Les oiseaux disparaissent de la ville et leur variété se réduit aux dix doigts d’une main. Mais l’oiseau rare survit encore, (cet oisif), les ailes rabattues comme un cache-nez sur l’hiver, et sur un banc ouvre son cœur à une belle oiselle, la Paloiselle aux yeux bleus.
Les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Je les ai fréquentées pour toi, belle inconnue, te sentant dans chacune, ne t’y trouvant jamais quand mes pas y juraient amour, fidélité. Je marchais vite, trop sans doute. Et ce n’est qu’il y a peu que je t’ai rencontrée, alors que j’attendais l’hypothétique crainte de ne te voir jamais. Les bancs finissent par oublier l’espoir des amoureux quand la pluie les balaie de rendez-vous manqués. Pourquoi donc la plupart sont-ils de teinte verte, confondus dans les branches basses des placettes en été, et si nus sous le blanc de l’hiver qu’ils semblent transparents. C’est à ce moment-là pourtant que je t’ai croisée, place de la Déportation, emmitouflée sous une cape brune, les pommettes rougies par le froid ou l’impatience des excès à venir. Tu portais un chapeau de laine de couleur vive, jaune cerclé de noir, et tes lèvres muettes maquillées de vermillon appelaient le baiser qui ne saurait tarder. De la balustrade en pierre je contemplais les Pyrénées, n’osant baisser les yeux vers la place de la Monnaie, si défraîchie, si lamentable. A vrai dire, je ne pensais à rien, jusqu’à ce que tu surgisses quand je me retournai. J’ai vu ton regard, versé dans la fontaine, et j’ai senti des frissons me parcourir le corps.
Plus proche des montagnes que de ta solitude, je suis pourtant allé vers toi en restant à l’écart. Je voulais voir tes yeux, saisir ce reflet que le coeur papillonnant des âmes franches dissimule, et dans la fontaine à mon tour j’ai plongé le regard. Tu y étais. L’eau a parfois des profondeurs claires qu’irise le désir, mais l’inconnu en pressent la fraîcheur et n’ose mouiller ses doigts de peur de se brûler au contact du réél. L’hiver a notre âge, encore beau et charmant. Tu m’as regardé, vaguement il est vrai, mais ce fut suffisant pour capter une image qui ne s’enfuirait pas. Je connaissais ces yeux depuis bien des années, là, je les vérifiai. Dans le bassin de pierres profondes du château, au pied de la tour de briques ancestrale, un carré de ciel d’un bleu intense jouait avec des poissons rouges et blancs: fragments de tes mirettes batifolant sur l’onde, admirable innocence de ton ingénuité. Mais à cet instant présent, de ridules en rides, mon regard te froissait, je le sentis et partis. Les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Dès lors, je n’eus qu’un but, te croiser à nouveau. Je testais chaque banc près desquels je passais. Ces bancs du Boulevard, de Verdun,de la République, de Gramont, de Lawrence, du square G. Besson (aux formes voluptueuses), bref partout où se posaient des fesses je pérégrinais mon arrière-train. En vain. Je me disais qu’Henry, depuis le Parlement, peut-être t’apercevrait. Mais j’étais trop jaloux pour même lui en parler. Je devins défaitiste. Si nous devions nous revoir, ce serait par le fruit du hasard. Je trainais alors le long des boulodromes, du rond-point des Allées de Morlaàs à la place Peyroulet, de Verdun à Lawrence en passant par Barbanègre, poussant jusqu’au Junquet, à Jurançon, où, à ma grande surprise, quelqu’un t’avait aperçu. Cet homme, dont les autres disaient que c’était un fin tireur, racontait à qui voulait l’entendre (soit la moitié du groupe, les autres étant très sourds), qu’il avait vu sortir d’un immeuble récent une beauté félibre (c’était ses termes) portant chapeau de laine de couleur vive, jaune cerclé de noir, au moment même où ses boules explosaient dans ses mains, sans rime ni raison, et que cet incroyable incident, ajoutait-il, ne pouvait qu’être dû à l’apparition de cette femme à ce moment précis. Cela déclencha le rire des pointeurs à l’audition correcte et l’étonnement satisfait des autres artistes du cochonnet. Sachant que Jurançon est une pépinière de jolies plantes, je fus ravi de savoir que ton bibi te plaçait au-dessus des autres, et intuitivement je repris les bords du gave pour gagner le château. Le hasard ne se présente jamais deux fois au même endroit. Sauf s’il se compose de deux parties bien distinctes (« deux n’est pas le double/mais le contraire de un/de sa solitude/Deux est alliance, fil double/qui n’est pas cassé. » -Erri de Luca in « Le contraire de un » chez Gallimard-). Au lieu de remonter sur le château, je pris la sortie des gardiens et franchis le portail. Comme la fois précédente, il faisait froid. Un ciel limpide de veille de reprise du travail. Sous la vigne vierge, tu étais assise, prenant le soleil avec délectation, les yeux clos, ta cape brune entr’ouverte dévoilant la douceur de ton pigeonnier, mettant ipso facto mon cœur en cage. Je ne reculais pas (Henry aurait pu me surprendre). Je balbutiai: les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Tu ne parus pas le moins du monde étonnée de m’entendre. Je t’attendais, répondis-tu simplement.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Dans un réflexe idiot, je me mis même à les tirer entre le pouce et l’index. C’étaient bien les miennes, pas celles de Bayrou. J’avais donc bien entendu. Je t’attendais, répétas-tu, car j’ai besoin de toi. Ma bouche dessina un point d’interrogation, j’étais le professeur Nimbus. Non seulement l’usage du tutoiement m’interloquait, mais encore ce besoin de toi me surprenait, tant je me sentais inutile et étranger à toute notion de charité. Tu continuas: » tu m’as cherchée et c’est moi qui te trouve, me contentant d’attendre. Vois-tu, moins les certitudes se vérifient et plus la vérité avance. Seuls les scientifiques découvrent de nouvelles formules, mais par combien d’errances, de chemins différents, d’impasses et de fausses gaités. Tu as vu mon regard, versé dans la fontaine,tu as vérifié mes yeux et capté une image qui ne s’enfuirait pas. Moi aussi, à ma façon, j’ai vu tout cela en toi. Et j’ai tressailli. Mais ce n’était pas de crainte, ni de colère. Les femmes connaissent le coeur des hommes, comme la ville ses rues. Pourquoi donc croyais-tu qu’il y avait tant de bancs, disposés un peu partout dans la cité ? Pour y poser tes fesses? Pour écouler les stocks de peinture verte dont les marchands de murs ne veulent pas? Pour servir de siège à des parlements de misère, pour étendre la précarité sous couleur d’espoir d’un jour avoir un toit? Et bien non, pas tout-à-fait. Les bancs sont des îles. Leur mémoire est diffuse, c’est le parfum des villes. Là où tu t’es assis, d’autres suivront, que tu suivis toi-même. De chacun d’eux le bois transpire, remémore, inscrit dans sa liste éphémère le temps qui passe, l’état des choses, des gens. Je ne sais plus dans quelle ville (était-ce dans un zoo), Berlin peut-être, des noms étaient vissés aux bancs, noms de donateurs, de postérieurs généreux, dont nous sommes les légataires universels, chaque jour et par tous les temps. Oui, j’ai besoin de toi. Pour suivre ce chemin, indéfini par la durée, éternel par l’amour, populaire dans son intimité. J’ai besoin de tes mains, de tes baisers, de tes caresses, de ta compagnie pour parcourir ces rues, qui poursuivent notre désir. »
C’est là, pour la première fois, que j’ai embrassé Ginou-Ginette, comme on embrasse du regard une ville qu’on aime.
AK Pô
29 12 08
Des trous, petits et grands, mais qui restent creusés dans la même structure : la Mémoire.
Le premier clip (Simone Veil), est à regarder à la minute « 1.00 », après les gogos animateurs de l’émission (1990). Les autres petites vidéos sont pour le plaisir de ceux et celles qui jubilent, sous la plage de Sète ou le métro parisien…
A l’heure où les bergères rentrent leurs blancs moutons, le loup sortit du bois. Il était vêtu d’un costume fort élégant pour l’époque et tout à fait adapté à la vie agreste: pantalon de flanelle grise, veste à carreaux bariolée et gilet d’astrakan (acheté aux halles de Saint Pétersbourg le 19 octobre 1905) duquel pendait une chaînette reliée à une montre à gousset (puces de Montreuil janvier 1936) et enfin bottes texanes ( Chicago, 17 juillet 1947). Les dates sont là pour simplement témoigner de la vitesse à laquelle un loup né dans les montagnes de l’Europe orientale peut se déplacer, en cas de révolution ou de conflit par exemple, mais il reste conseillé aux parents de faire apprendre ces dates par coeur à leurs enfants, s’ils veulent que ceux-ci soient de bons citoyens cultivés plus tard.
Le loup s’appelait Wolfgang, mais il dut changer plusieurs fois d’identité ( pour être exact, à chaque fois qu’une frontière se présentait qu’il ne pouvait passer clandestinement déguisé en mouton. Il était alors forcé -car ce n’était guère son tempérament- d’avaler un touriste et de se travestir, utilisant par voie de conséquence le passeport de sa victime, facilement falsifiable -le loup étant un homme pour le loup et vice versa-).
A l’heure tardive à laquelle nous nous plongeons dans la biographie de Wolfgang, celui-ci habite Paris, rue saint Antoine, se prénomme Louis et est âgé de 65 ans. Autant dire que la lecture de sa vie est quasiment terminée, mais on lui souhaite quand même d’arriver à la retraite avant de passer, lui et son livre, au pilon. Grâce aux nouvelles technologies des années cinquante, nous déduisons que Louis est né en 1890, sous le régime tsariste, qu’il a connu les congés payés en France, Jack London -en 1915- et Jack Kerouac aux Etats-Unis, à l’époque où, en tant que trimardeur, il parcourait les routes sur des camions à impériale. Aujourd’hui, place Vendôme, Louis va négocier un diamant et une émeuraude que son pote Blaise Cendrars, de retour depuis peu dans la capitale (il habite en face de la prison de la Santé), a rapporté pour l’un de la lointaine Sibérie et pour l’autre du Brésil. N’y connaissant rien en orfévrerie, Louis espère faire jouer la concurrence entre Mauboussin, Boucheron, Cartier, Chaumet, Van Cleef et Arpels, pour en tirer un bon prix. A défaut, il fera un aller-retour chez Chopart, à Genève (histoire de manger un petit suisse asexué en passant la douane à Bâle après avoir englouti une saucisse de Morteau et bu un petit vin de paille jurassien).
Il s’avère que les pierres sont en toc et Louis en est quitte pour aller se rincer le gosier avec un blanc limé au Général de Lafayette, du côté de la gare du Nord, ce qui lui rappelle qu’il n’est pas vacciné (BCG) alors que c’est obligatoire, que le SMIG vient d’être créé ainsi que le club Med, qu’une loi a institué la fête des mères et que c’est la guerre en Indochine. Sans oublier le plan Schuman sur l’Europe (pool charbon-acier CECA), qui lui fait soudain détester le bougnat qui lui remplit de nouveau son verre. C’est à ce moment précis qu’il prend une décision radicale: il va partir sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle pour aller finir sa vie en Galice, parmi ses frères, los hermanos lobos. Sitôt dit, sitôt fait.
Arrivé en gare à Lescar, il se trompe de coquillage et atterrit à Pau, sur la place Clémenceau envahie de bus, de fumées automobiles et de bruit. Des étourneaux volent en grappes compactes et une foule bigarrée (qui lui rappelle les halles de Saint Pétersbourg) s’affale sur les bancs en rotonde de la place, sur laquelle une fontaine dégoutte ses jets noyés dans le tumulte. Les Galeries Modernes commencent à se décrépir, se noircir de poussière citadine. En face, des toilettes en sous-sol d’où montent des odeurs d’envies pressantes. Les langues vernaculaires circulent entre deux caquetages de poulets liés aux pattes, de paniers remplis de légumes, de bourgeois installés à la terrasse de La Coupole, du Moderne. Les cinémas, Pyrénées, Béarn, Aragon, font la richesse de leur propriétaire, qui a place réservée chez Pierre, le meilleur restaurant de la ville. La rue des Orphelines est hantée par de jeunes bidasses ivres, et les samedis les voient, errants dans la ville, à la recherche du néant qui les environne, des prostituées stationnées à l’angle des rues Barthou et de Lassence. D’autres frétillent aux abords de la conciergerie du lycée, où un hôtel de passe (démoli depuis) accueille sur les mêmes principes cette jeunesse oisive et imbibée, égarée et souvent vindicative.
Rue Gachet fument les bus en partance pour la campagne. Gosses, vieux, volailles, lapins, cartables et sacs à provision, dans un brouhaha de moteurs et de béarnais se mêlent et s’entassent. Louis grimpe au hasard dans l’un d’eux, et l’air alliacé qui domine dans cet espace confiné lui donne envie de poule, de ces poules parfumées qui traversent encore les routes avec insolence et naïveté, et dont les plumes volent au beau septième ciel de Pau. Mais le bus démarre et file plein Est, vers Tarbes. A l’opposé de Saint Jean Pied de Port, de la ville aux coquillages. C’en est fait! Le bus ne s’arrête pas à son terminus, continue, roule, roule, roule toujours…
En direction des Carpates.
Dans sa cage de fer
un vieux loup solitaire
Roule en sourdine vers l’enfer
Des humanités sans terre.
-par AK Pô
09 10 10
photo d’illustration internet
Vignette article : angle de bâtiment Barcelone (2007)
Dans moins d’une semaine un tsunami de touristes envahira les cotes landaises, avec marcels, casquettes rouges, gros bides, shorts moches, enfants qui braillent, gentilles familles sans éducation qui vont venir dépenser leurs économies en se libérant de toutes attitudes citoyennes (déchets, tris sélectifs, parkings handicapés, vulgarité et menaces physiques). De ces cons il en arrive tous les ans et c’est ce que l’on nomme le tourisme de masse.
Alors Chinette et Chinou sont allés faire un tour rapide à Capbreton, avant que la marée touristique ne monte et que les crevettes roussissent sur les plages de sable fin. Mais c’était juste à temps. On entend déjà les moteurs vrombir, à 80 km/h, et les bouchons se former : vroum vroum.
La faim vient, l’homme s’en va, et la guerre…revient grignoter sa part de cannibalisme. Que reste-il de nos amours? Le sang de la déveine mais aucun cœur battant. Témoignage d’une pince à linge mexicaine :
Nous avons construit l’Amérique en décimant les indiens, nous, irlandais, anglais, polonais, italiens, français, nous avons engrossé l’esclavage des africains (entretenu par les arabes) soumis les peuples asiatiques par des guerres coloniales, aujourd’hui la complaisance mais non le profit nous offre ses vagues en retour. Et nous, si bien vêtus de nos vertus, tremblons sous la vague. Qui a peur, à vrai dire? Qui peut craindre le pire quand celui-ci naît de l’intérieur? La peur est la fabrique des totalitarismes, comme la mer suscite la noyade pour le chat qui y plonge sa patte. Il faut vivre.
Espera aqui.
Sillonnons les chemins creux: aujourd’hui l’ A64, (du flamenco flagellé au lumbago décervelé).
Entre quitter Toulouse et oublier Venise le choix ne se pose pas, mon petit John Graham, surtout quand tu as en poche un contrat d’embauche tout neuf signé par le patron de la Dépêche en personne. Voilà ce qui me trotte en tête avant même de passer le péage de Muret. Fuir Toulouse au plus vite pour entamer illico presto ma chronique locale pautoise (avec une once de publicité) me rend euphorique. Tel est mon destin tracé (et dure la croûte de mon gagne-pain). Mais qui a connu le bonheur de rouler à 131 km/h sur une autoroute comprendra ce que l’on nommait jadis l’ivresse du volant. La route n’est plus pourtant ce ruban qui défilait ses paysages peints à la main, mais bien une chasse gardée hautement surveillée, une contrainte permanente que l’automobiliste subit en devenant un potentiel contrevenant, ce qu’il sera un jour ou l’autre -c’est écrit dans le code de la route-, en s’exposant à des poursuites. Je pourrais faire un article style « poursuivi par son destin, il franchit la ligne blanche et depuis, pas de nouvelle. » Ou renvoyer le lecteur à La route, de Cormac Mac Carthy; ou lancer une pétition contre les constructeurs automobiles qui nomment leurs modèles de prénoms féminins (Clio, Mégane,Panda,Ka, Kangoo…), sans oublier Mercedès, la voiture culte des nomades. A ce propos (déjà Saint Gaudens), maintenant que je vais faire fortune dans le monde de la presse, songer à investir mon pécule naissant devient prioritaire (à droite comme à gauche). Sirènes hurlantes de l’Economie, enchantez-moi! Un petit placement avec son revenu idoine… Dans le foncier, dites-vous. Certes. Racheter un parking de supermarché, par exemple, excellente idée! Une surface plane désertée depuis dix ans, comme le L. de Saint V. de Tyrosse, ensuite y installer un caravansérail de roulottes pleines de manouches, romanichels, tziganes, gitans,femmes enfants grands parents, musiciens et liseuses de bonne aventure. Je les vois. Ils arrivent. Ils forment un cercle hermétique par emboitement spirituel des mobil-homes pour une opacité salvatrice, font brouter leurs chevaux dans les vapeurs du bitume, et le soir, alors que les minute-men tournent autour du campement en Cherokee, Outlander,Galloper, Santa Fé,Tucson et autres Pick-up hurlant leur chansonnette, les gitans se rassemblent près du feu.
Là, je rentabilise le tumulte. Une foule de curieux prend place à prix dérisoire (c’est un spectacle social). Carmen sert le Manzanilla de Lilas Pastia, distribue les cigarillos de la manufacture de Bizet, Tony Gatlif photographie les bobines des gosses avec un flash récupéré sur l’autoroute, Bregovic mitonne un opéra sans manches et, soudain, silence.
Puis la vibration d’une corde.
Une guitare s’accorde sur une autre. C’est le Temps des Gitans. Paco de Lucia s’asseoit à coté de Pedro Bacan. Le Taraf de Haïdoucs termine son repas en rotant une jota. Qu’il pleuve, gèle, ou brûle, c’est le Temps des Gitans. Commence alors la nuit; tressautante buleria, tu en una piedra/ yo en la otra/ cuentamé tus alegrias/ que las mias son muy pocas…(déjà Tarbes). Les lumières de mes phares tracent des avenues festives, Noël approche, la route s’esquive. Plongée sur Soumoulou, balises d’atterrissage allumées, lever le pied, me réveiller; non, John, ton volant n’est pas un manche à balai. Entrée de Pau sans bretelle, contrôle de vitesse et de ceinture à l’arrondi du giratoire; minuit caresse mes essuie-glaces.Solea, Romance. Chats noirs, chats blancs.
Le lumpen prolétariat remplit des formulaires d’assedic-anpe kafkaïens dans son sommeil torpide. Le chien de ma concierge relit Spinoza, il en a marre d’être insomniaque quand la peur le tenaille, la peur qu’on lui vole son os,son collier en gipsy queen ou son âme. Le funiculaire est fermé, la SNCF mobilise une motrice à roues carrées pour remonter son chef de gare déprimé. En haut, les sirènes du protectionnisme hurlent sur le boulevard, des cris d’orfraie, des coups de bluff, des gens effrayés,des miasmes d’alcool décérébrants dans l’humidité des convictions. Ca y est, je suis en ville, survivant des nationales départementales vicinales, marchant, croisant parfois un pautois égaré qui me demande en béarnais si je paie des impôts, et où. Non, finalement, ce n’est pas une bonne idée d’investir dans les parkings de supermarché à l’ abandon. Mieux vaut oublier ma Laguna à Venise. Et penser à me transporter vers… Dimanche.
AK Pô 06 12 08
Un accord complètement bidon a été signé entre deux dingues récemment à Singapour : un texte d’une page, une poignée de mains, salués mondialement comme « historiques ». Disons un papelard signé par deux hystériques, relayés par des médias qui ont du grain à moudre jusqu’au mondial de foot, en Russie (impériale).
J’ai retenu encore une « fantastic » fantaisie +amazing + terrific (sens formidable, extraordinaire, sensationnel…). Pendant ce temps, un navire humanitaire flotte en Méditerranée, rempli de 629 réfugiés fuyant la guerre et la misère, qui ne trouve qu’en fin de refus et de manque de cohésion qu’un port d’attache : Valence (et la Corse, pourquoi pas la Sardaigne?), la belle espagnole au cœur généreux.
Tout ce petit laïus pour en revenir à ces deux Folamour, dont celui qui fait et s’en réjouit l’actualité permanente, le toqué à perruque blond-pognon, et ce détail amusant, mais pénible, qui en dit long sur un monde dans lequel plus personne ne pourra vivre, à court terme, avec des zigotos pareils :
Enfin, sur le problème des migrants, nous avons interrogé monsieur Conté, premier ministre italien :
——–euh, non, il y a erreur ! je vous rendsl’antenne, Chinette !
et pendant ce temps-là, le yuan chinois…
Voici un récit qui, hors du temps, m’a profondément touché. Je n’ai pas du tout l’âme régionaliste, et les patois sont pour moi devenus des légendes, qui s’expriment encore et font le bonheur de quelques initiés. Engloutis sous les anglicismes et les expressions babelliennes de discours uniques, perdus dans notre langue et nos habitudes, nous accédons à un langage unique que plus personne finit par vraiment comprendre (SUV, Air and be, Uber, etc). La mémoire se perd entre GSM, (portables en France), numéros à dix chiffres oubliés car stockés dans ces appareils « ouverts sur le monde « et fermés aux individus, les infos qui dégoulinent et ces blogs dont je suis qui font sourire quelques minutes et se referment sur une nouvelle vague d’ »intérêts » sur laquelle il faut surfer pour survivre, mais survivre à quelle vie ?
Alors, on ouvre ce livre de Roger Boussinot. Et la magie s’opère dès les premières lignes. Ensuite, le déroulé de cet homme, Jean dit le Chalosse, nous mène sur des chemins magnifiquement racontés, sur une vie entière, austère et poétique, en moins de 170 pages, la vie d’un homme…qui gardait les moutons, juché sur ses échasses, comme il était de coutume dans les Landes jusqu’au début du XXème siècle. Le bouquin raconte la vie de cet homme, analphabète, solaire, qui vit sa vie de berger sans se poser de questions, sans égoïsme, sans la moindre idée de l’argent, qui mène son troupeau de brebis, ses béliers, son âne et ses deux chiens entre la plaine des Landes et les estives des Pyrénées… Ce que la vie de cet homme nous raconte, c’est, quelque part, la nôtre, bien des décennies plus tard, que l’on soit bourgeois des villes ou paysans des campagnes.
Car la vie de l’époque est devenue celle d’aujourd’hui : les provinciaux ne parlent plus patois pour rigoler entre eux et ceux qui sont montés à la « capitale » ont délibérement perdu leur accent. La mémoire se perd, on articule mieux les syllabes en anglais que les roulis de bouche du Sud, les voix de gorge du Nord, et de ventre du Jura. On parle pour oublier ce que l’on tait, comme s’il fallait dissimuler une certaine honte de n’être pas d’ici (Issy, les moulineaux!). Ainsi chacun lisse son parler comme sa vie, et l’unique que l’on est devient unicité dans le costume et la façon d’être. Il est trop tard désormais pour se différencier les uns des autres, le monde étant devenu un moule dont chacun d’entre nous est la représentation, même si peu de gens en réchappent, qui sont eux-mêmes des images dans lesquelles on les enferme.
Ainsi dans ce roman, Jean de Chalosse reste bien un héros hors du temps, qui n’appartient à personne, un fantomatique moutonnier que l’on voit passer, au fil des saisons, tantôt vers l’océan, tantôt vers la montagne, à l’automne vers la plaine. Mais aussi vers un destin tragique, très bien raconté, méthodiquement écrit, scrupuleusement décrit. Peut-être, je le reconnais, suis-je particulièrement touché par ce livre du fait que je connaisse la région, mais cette histoire, comme celle de tous les bergers, quelle que soit leur contrée, reste universellement mémorable.
S’il se trouve ne serait-ce (ce qui est déjà bien) qu’un seul lecteur (trice), je recommande fortement de ne lire la préface de Jean Tucoo-Chala (que l’on voit dans le lien ci-dessous, jeune) qu’après avoir lu le livre.
Notes : l’INA propose les 4 épisodes tirées du roman (j’ai eu la pub il y a moins d’une semaine) un feuilleton réalisé dans les années 80. Mais on peut les trouver sur You Tube , sachant que rien ne remplace l’ « écrit », par rapport à l’ « image ».
http://www.ina.fr/video/RBC08061453/bordeaux-itineraire-de-jean-chalosse-video.html
Le bouquin :
Vie et mort de Jean Chalosse
moutonnier des Landes
éditions CAIRN 2017
29 rue Carrerot
64000 Pau
0559 2745 61
imprimé en France (31)
Cet artiste est mort le 6 juin 2018, sans un mot dans les médias (sauf un, qui me l’a appris, mais lequel?)…
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