Publié le 29 octobre 2021 par karouge
Je relaie ici un article de Ouest France pour les amateurs (fortunés?) qui s’ennuient en regardant Fort Boyard devant leur télé. Bon, prix abordables, les pirates de Portsmouth ne savent pas nager…

Publié le 27 octobre 2021 par karouge
La nuit tombait du cinquième étage avec balcon
Un ange tenta de la retenir mais ses ailes
Étaient encore dans l’oreiller où il les avait
Planquées avec son flingue et son étoile
De Chérubin , balles de sable qu’il répandait
Dans l’obscurité pour endormir les enfants
Avant de grimper au septième ciel
Dézinguer les étoiles, astéroïdes fallacieuses.
Sur la montée céleste il croisa deux demi-lunes gibbeuses
Suspendues à un gibet, qui dansaient sous le vent
Sur une vieille chanson de Villon ; les fesses étaient rondes
Et quelques farfadets attendaient que le chanvre
Dans la pourriture du temps craque et que la chair
Jeune et encore festive ne rejoignit le sol
L’ange comprit de suite qu’il lui fallait intervenir
S’il voulait convoiter l’au-dessus du cinquième étage
Et comme il n’avait plus d’ailes, juste un flingue
Descendu par miracle par un de ces dieux vengeurs
Dans sa main, plus audacieux que ces Maîtres des cieux
Il trancha d’une balle le filin et vit tomber , gibbeuses,
Une paire de fesses qui s’écrasa à terre, seule
Dans la nuit tombée du cinquième étage avec balcon.
Un nuage de poussières et de cendres gravit les escaliers
Tous les étages de l’immeuble en furent envahis
La nuit était tombée et son étoile de Chérubin
Ayant percé la nudité de son oreiller, se répandait
Partout, comme duvet de plumes et marchands de neige
Balles de sable pour endormir les enfants, balles
Pour tuer le temps qui passe par hasard dans la rue
L’ange ne savait plus où aller, lunes gibbeuses
Perdues dans le cosmos, poussières et cendres
Qui dansaient sous le vent, gibets au temps suspendus
Des hommes qui jugent la nuit coupable d’exister,
L’ange sut ce matin-là que même aux oiseaux
Des balcons on avait coupé les ailes.
27 10 2021
AK
Photo illustration : le génie de La Bastille AK Pô
Publié le 26 octobre 2021 par karouge
Îles de la désolation, après Madagascar : Haïti. Un éditorial de Pierre Raymond Dumas paru dans le quotidien « Le Nouvelliste » du 25 10 2021 :
Notre génération est, sans aucun doute, en train de vivre la fin d’un cycle qui peut se transformer en une explosion sociétale. La raison ? L’effondrement de l’Etat auquel nous assistons présentement est un phénomène que les Haïtiens sont incapables de freiner. La messe est dite ! La prise en charge frontale du pays par la communauté Internationale est désormais une question de temps.
Cette tutelle ou protectorat passera-t-elle avant par un bain de sang collectif, un suicide inévitable, un chaos généralisé pour faire taire les nationalistes de tout acabit, les opposants à toute forme d’occupation ? Interviendra-t-elle dans le cadre d’un plan Marshall ou sous l’égide d’une intervention militaire régionale ?… Ces questions, aussi dramatiques soient-elles, renvoient à la faillite totale de la vieille Haïti qui a survécu à l’après-Duvalier dans une série de pouvoirs intérimaires et de crises sans cesse répétés, comme une malédiction, faute d’élites dirigeantes et possédantes éclairées.
L’assassinat du président Jovenel Moïse n’a rien résolu. Au contraire, les problèmes de gouvernance et de l’insécurité ont pris une ampleur monstrueuse alors que l’opposition, plus éclatée et impuissante que jamais, n’arrive à imposer aucun projet cohérent et satisfaisant de sortie de crise. Nos opposants endiablés se retrouvent en face des portes de l’enfer. Tout cela fait que l’apocalypse est proche, pour eux et, malheureusement, pour le pays tout entier, pris dans l’engrenage des enlèvements en série, de la décapitalisation, de la fuite des cerveaux, de l’inflation, de la rareté des carburants, ect. Cet enfer est le produit de choix politiques néfastes, de l’ingérence étrangère ouverte, de l’absence d’un capitalisme concurrentiel, de l’échec du système des partis, avant tout. On est arrivé au bout du rouleau. La criminalisation de notre vie publique est, pour ainsi dire, le résultat de ce que l’on peut appeler « l’effort dans le mal ». Il est important de reconnaître le caractère moral et cognitif de cette déchéance spectaculaire : le nerf du mal haïtien, c’est la cupidité, le culte de l’argent facile et sale au détriment de l’intérêt général. Tous les moyens sont bons pour s’enrichir. Le pouvoir en est un, pas le seul. Lorsqu’un pays est aussi envoûté par la corruption et les formes y afférentes, l’impunité en est le corollaire, on ne peut s’attendre qu’à ce tas de ruines, une terre en voie d’extinction où la jeunesse n’a aucun avenir, où la politique devient une activité honnie, où la violence inhérente aux gangs reflète l’irresponsabilité et l’incompétence des élites.
Ni la formule transitoire ni la démocratie électorale ne peuvent guérir Haïti de cette septicémie dont elle souffre. Seul un traitement-choc, une sorte de «révolution » au sens systémique du terme peut stopper l’hémorragie. Car les remèdes précédents (intervention onusienne pour restaurer la démocratie, 1994, ou pour rétablir la sécurité nationale, 2004) ne serviront pas à grand-chose, en tous cas, pas à implémenter l’État de droit de façon irréversible dans un pays où l’on enregistre des taux élevés d’analphabétisme, de chômage, où les inégalités socioéconomiques ne font que s’accroître, en présence d’un appareil judiciaire et sécuritaire dysfonctionnel…
Si le diagnostic de ce grand malade est connu, le traitement le plus efficace, le plus approprié ne l’est pas au juste. À certains égards, les solutions nationales sont encore possibles mais les acteurs nationaux, toutes catégories confondues, n’ont pas eu les mains heureuses par le passé. Le spectacle offert par « les protagonistes du chaos » est stupéfiant de pessimisme. Fustigée pour ses ingérences partisanes, maladroites même, la communauté internationale, alliée de circonstance de tel ou tel groupe ou président mal élu, n’est plus pressée à intervenir aujourd’hui. Cette dernière qui peut être accusée de non-assistance à pays en danger est probablement, elle aussi, divisée sur les modalités de la meilleure opération chirurgicale. Cependant, le mal est en train d’empirer à un rythme diabolique …
Pierre Raymond Dumas (Le Nouvelliste, HaÏti)
Et nous, absents. Debussy s’en fout…(et les États Unis encore plus !)
Publié le 26 octobre 2021 par karouge
Lena n’a jamais eu peur de la mort. Elle a toujours su que par un jour
froid, les vivants, ruinés par les frais d’une cérémonie dédiée à elle seule, lui
redonneraient vie, campés déjà sur le seuil du tombeau trois jours avant la
célébration, s’adressant à elle par des incantations, l’exhortant à partager la
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liesse et à festoyer dignement avec eux comme il faut faire, et les mots de
ceux du dehors résonneraient jusqu’au royaume des morts et elle entendrait
leurs encouragements à bien se tenir pendant la fête et elle se tiendrait bien.
Elle a toujours su qu’après sa mort, ses descendants organiseraient pour
elle ce retournement rituel de l’hiver, qu’ils viendraient boire, chanter et
danser avec elle après l’avoir portée de la nuit du tombeau à la lumière du
jour. Avec grand soin, ils retourneraient ses restes ainsi qu’on l’a toujours
fait : le paquet oblong de chair et d’os putréfiés, transféré par simple
roulement du linceul souillé au lamba de soie neuf puis enveloppé dans une
natte de rabane, neuve elle aussi, ficelé enfin selon le rituel au moyen de fines
cordelettes nouées sept fois. Lena savait tout cela, y songer l’apaisait. Elle se
voyait déjà, ligotée, secouée, lancée en l’air à bout de bras, les autres tournant
et dansant tout autour de sa dépouille dans la cacophonie assourdissante des
tambours et des cuivres, tous emportés par l’ivresse collective, abreuvés de
whisky local et de rhum, les bouteilles passant de main en main, tous
communiant, les vieux, les jeunes, toute une parentèle mêlée à de simples
connaissances, tous ensemble rythmant la dramaturgie en frappant le sol de
leurs talons fendillés et blancs d’usure pour les plus pauvres, les riches
prenant les pauvres par le cou et braillant que là au moins tous étaient égaux,
tous ébranlant la terre jusqu’à faire monter des nuages de poussière rouge,
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chacun cherchant à toucher un bout de la natte sacrée pour s’imprégner de
substances destinées à combattre les forces contraires.
Puis, l’ayant reconduite à sa couche mortuaire au déclin du soleil, ils
scelleraient une nouvelle fois la porte du tombeau tandis qu’elle-même
retomberait dans sa nuit éternelle, avec peut-être le dernier écho des kabary
scandés à sa gloire. Lena savait qu’après sa mort, elle ne serait plus jamais
seule, allongée auprès de ses chers disparus, elle et sa fille suicidée enfin
réunies dans l’arrente des vivants d’aujourd’hui et de la reconstitution de leur
belle famille d’autrefois.
Et ses descendants seraient au rendez-vous avec elle dans sept ans, et
une nouvelle fois encore sept ans plus tard, et ainsi de suite, lorsqu’il y aurait
à coup sûr plus d’un nouveau venu à ses côtés. Lena n’avait jamais eu peur
d’une mort qui la délivrerait des maux d’ici-bas et qui donnerait lieu à tant de
célébrations. Pour Lena, la mort avait un futur.
C’est ce qu’affirme Nirina à l’assistance resserrée autour du fatapera
qui réchauffe à peine l’air froid. Elle insiste sur l’abnégation dont sa mère a
toujours fait preuve envers tous. Nirina sait trouver des mots chaleureux pour
parler de Lena et chacun est envahi par l’émotion. Nirina est une brillante
oratrice.
Les hommes se ravigotent en douce avec de la bière allongée de rhum.
Et les gamins, gavés de bonbons et de soda, fatigués de devoir se tenir
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tranquilles sur les chaises et les bancs, ont fini par s’écrouler dans les coins et
dorment par terre sous des bouts de couvertures.
Et les dames qui ont écouté Nirina chanter les louanges de sa mère,
enfouissent le vieux secret tout au fond et opèrent un total revirement. Elles
disent que finalement, Nirina est une bonne fille qui respecte sa mère. Qu’elle
fait comme il faut faire.
Et Malala a lancé de méchants regards à sa sœur tandis qu’elle parlait.
Il agite de noires pensées. On se demande ce qu’il prépare en s’agitant ainsi
sur sa chaise.
Et Désiré est ailleurs. Il n’a rien écouté. Il pense que vient de mourir la
seule personne au monde qui l’eût vraiment aimé. Ses rapports avec sa mère
avaient culminé quinze auparavant, longtemps après qu’il eut épousé cette
fille d’Ambatondrazaka, de souche Dihanaka, très inférieure à la sienne. Sans
hésiter, Lena et Gus qui s’étaient déjà résignés à une précédente mésalliance
entre Serge et un parti peu reluisant, avaient carrément dit non au projet de
mariage de l’aîné, parce que c’était l’aîné justement, et que là, vraiment, le
fils poussait un peu loin le bouchon. Mais Désiré avait outrepassé leur refus,
choisi la femme, qui était belle – quoiqu’ avec un soupçon de cheveux crépus,
nuançait Ndriana – et rompu avec son père et sa mère.
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La brouille avait duré plusieurs années et Désiré se garde bien de
raconter combien la fâcherie l’avait torturé en secret et rongé de remords
jusqu’à ce que se produise l’événement inimaginable. Lena avait alors
quarante-cinq ans, elle avait déjà beaucoup grossi et se déplaçait moins
facilement qu’autrefois. C’était l’époque où Désiré et sa femme enseignaient
dans une village qu’aucune route carrossable ne reliait à aucune ville et qu’on
ne pouvait atteindre qu’après quarante-sept kilomètres de marche par des
sentiers de brousse peu sûrs qui partaient de Moramanga. C’est à cette
distance que Désiré avait la charge, contre un maigre salaire, d’une classe de
cent vingt élèves pour lui tout seul.
Lena n’avait parlé à personne de son projet. Elle ne s’était fait annoncer
par aucun colporteur, n’avait pas davantage prévenu par un petit mot, bien
qu’un petit avion assurât une distribution de courrier deux fois par mois, et
elle avait surgi là d’un coup, comme un zombi venu d’un autre monde,
hébétée, à bout de forces après des heures et des heures de marche. Elle avait
débarqué devant des villageois frappés de stupeur, escortée depuis plus d’un
kilomètre par une ribambelle de gamins qui avaient entendu la rumeur et qui
étaient partis à sa rencontre et l’avaient entourée en poussant des cris de
triomphe. L’événement avait été un tel prodige que les vieilles rancunes
avaient fondu d’un coup et la mère et la belle-fille étaient tombées dans les
bras l’une de l’autre.
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Désiré retourne les vieux faits dans sa tête et il ne sait toujours pas ce qui
a poussé sa mère à faire, en dépit de ses mauvaises jambes, ces quarante-sept
kilomètres à pied, sinon un amour fou. Ou un orgueil fou. Il ne parvient pas à
choisir. Elle a ébahi tout le monde, songe-t-il, et ensuite, on m’a regardé de
travers, comme si j’avais voulu la faire mourir, et c’est pourquoi j’ai préféré
quitter le village. Car au fond, c’est une accusation publique qu’elle a portée
contre moi. Elle aurait pu se contenter d’écrire sans s’humilier à ce point-là
mais elle a dû penser que ça forcerait la réconciliation, qu’elle porterait son
sacrifice comme un trophée, que ce serait tellement spectaculaire, tellement
notoire, que ni ma femme ni moi ne pourrions la renvoyer…
C’était du Lena tout craché. Terrifiante et magnifique dès qu’il était
question de son fils aîné… Elle avait marché sans relâche pendant deux jours
et dormi n’importe où, à même le sol, dans une case louée à un paysan,
comme elle le raconta plus tard….
Les yeux de Désiré brillent de larmes contenues à cette évocation… Et
Gus, qui avait déjà abandonné sa femme à l’époque mais qui avait appris la
nouvelle du miraculeux raccommodage, avait eu cette réflexion désabusée
entre deux verres de bières à l’hotely15 du Saka Manga16, qu’après tout, on n’y
pouvait rien et que même si Désiré avait voulu épouser une vache, qu’est-ce
qu’on aurait pu y faire. Le café qui circule est froid.
15 Hotely : débit de boisson, restaurant, hôtel.
16 Saka Manga : chat bleu.
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Et les dames qui ont chanté en chœur, écouté les discours, bu du café et
suivi sans faiblir les péripéties du spectacle, n’en peuvent plus de leur vessie
douloureuse, repèrent des coins sombres, se soulagent, s’empêtrent dans leur
lamba et reviennent en tapotant ce qui a traîné dans la poussière. Certains
hommes braillent au lieu de chanter par ce qu’ils sont soûls. Ils chuchotent à
l’oreille des dames qu’ils vont s’éclipser juste une heure ou deux. Certaines
préfèrent les suivre. Porcelaine ne bouge pas. L’assistance se raréfie. La lune
est basse.
Et Malala au visage en lame de couteau, visage sculpté d’ombres qui le
font paraître plus maigre encore, Malala en colère contre eux tous, qui, pour
une fois s’est laissé convaincre de boire quelques gorgées d’alcool,
commence à en ressentir les effets. Après avoir dodeliné de la tête dans son
coin, le regard fixe, il sent une chaleur l’envahir qui lui dicte de sauver
l’honneur, son propre honneur et celui de sa mère. Il se lève lentement, tourne
quelques instants sur lui-même sans rien dire puis, tel l’Imprécateur dressé
dans sa sainte colère, il pointe vers le Nord un long doigt maigre qui désigne
un lieu dans la nuit et marmonne sans qu’on puisse vraiment comprendre ce
qu’il dit. Mais les dames savent bien de quoi il retourne et elles veulent le
faire taire et lui demandent de s’asseoir, ce qui a pour effet de l’exaspérer
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davantage encore. Il bouillonne et, porté par un désespoir infini, il parle clair,
le regard halluciné : mon père vient d’Ambohimalaza, dit-il, et là-bas il y a
une coutume, les pères couchent avec leurs filles pour préserver la pureté de
la race. Alors c’est pour ça… Parce qu’ils sont de haute lignée et qu’ils
veulent des enfants sans tache. Mais ma mère était accablée par la honte, elle
en parlait tout le temps avec nous les garçons et elle nous expliquait qu’elle
avait envoyé ses deux filles loin, à Tana, avec Gus, à cause de la honte et pour
cacher la naissance. Et j’étais si perturbé et ma mère souffrait tellement. Et la
liaison a duré cinq ans, et ma mère n’a jamais pardonné, elle a fait son devoir
de mère mais elle n’a jamais pardonné et la fille issue de ça est un monstre,
elle est damnée, elle est l’incarnation du Mal dans la maison et il faut la…
Malala ne trouve pas le mot car il ne sait pas ce qu’il faudrait faire de la
Simplette. L’assistance est ahurie, clouée sur place, personne ne dit mot. Mais
quand soudain Malala se tait, deux hommes le prennent par le bras pour le
forcer à s’asseoir et il semble foudroyé par sa propre sortie.
Nirina pince les lèvres de rage, tous ses efforts sont anéantis, le dégoût
l’envahit, elle tremble d’humiliation. Mais elle a tort car si tout le monde a
entendu, plus personne n’en a cure désormais, la seule chose qui les choque
est que Malala ait osé tenir à haute voix de tels propos pendant une cérémonie
funèbre.
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Nirina préfère penser que Malala n’a proféré que des mensonges, que
ce n’est pas du tout ce qui s’est passé, que nul ne peut le savoir mieux qu’elle,
que l’amour… Elle chasse la vision du long doigt pointé, elle revoit la maison
de Tamatave, là où la chose avait eu lieu pour la première fois. C’est la
maison qui sert d’atelier à Savonnette aujourd’hui, celle d’où Lena les avait
chassés, Gus, sa sœur et elle. Maintenant, on dirait plutôt une cabane, quatre
murs de planches sous un toit de tôles rouillées, et deux petites pièces
sombres, une maison avec des volets portant encore des traces de bleu, un
bleu délavé qui date encore de ce temps-là. Nirina pleure en silence.
Nirina pleure en silence. À l’époque, le Père avait déjà purgé sa peine
de prison et il était revenu et ce père, encore jeune et séduisant, qui avait
laissé deux petites filles, avait retrouvé deux jeunes filles, les deux sœurs
aînées, toujours à demi nues à cause de la chaleur, deux belles adolescentes le
frôlant dans l’ombre et la moiteur de lieux exigus où ils vivaient encore à huit,
juste avant le suicide de Noro.
C’était arrivé dans la pièce du fond sans fenêtre pendant que la Mère
allait vendre ses fruits au marché. Ce n’était pas du tout une histoire de
coutume, c’était arrivé à cause de l’ombre, et de la chaleur, et de l’innocence
et de la séduction de Gus et à cause de la Mère, si froide et grosse et bigote.
Nirina sait comment c’est arrivé mais elle ne le dit pas, elle ne le dira jamais.
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Gus est terrassé par l’esclandre mais il ne réagit pas, fixe le sol. Il
voudrait pouvoir rentrer sous terre. Il sait qu’il n’y aura jamais de pardon pour
lui, même à l’heure du Jugement Dernier. Il hait la religion. Il est titillé par
une envie de foutre le camp mais il n’ose pas. Savonnette sourit.
Mais Nirina a la peau dure. Elle a séché ses larmes, ravalé sa colère
pour faire face, tandis que Malala regarde Gus et formule à voix basse des
mots qui le hantent depuis longtemps, je n’aime pas mon père, je ne veux pas
le reconnaître comme père, je ne lui pardonnerai jamais et je maudis ma sœur
et sa misérable fille. Malala n’a pas de pitié.
Et les quelques dames qui sont encore là sont saisies d’effroi. Elles
suffoquent. Elles récitent des patenôtres pour conjurer la malédiction, elles
mélangent tout, l’ange du Seigneur apporta l’annonce à Marie… et elle
conçut du Saint-Esprit… Délivre-nous du Mal… Prends pitié de nous, Toi qui
enlèves le péché du monde… sed libera nos a malo…
Les flammes des bougies et les ombres rendent effrayant l’étroit et long
et beau visage de Malala tandis que ses yeux brillent dans le clair-obscur. Et
Ndriana pense que ce frère, qui maudit les autres, est lui-même maudit.
Ndriana qui est libre et rebelle, qui hait la tragédie et davantage encore les
psychodrames familiaux, se lève et s’éloigne et Sonia le suit et Gus profite de
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l’occasion pour s’éclipser dans leur sillage et ils s’évanouissent tous les trois
dans l’obscurité.
Et Désiré s’en va aussi, va retrouver son père avec une demi-bouteille
de rhum oubliée sous un banc et ils mélangent la bière et le rhum et ils
picolent tous les deux et au bout d’un moment ils commencent à s’engueuler
parce qu’ils sont soûls et qu’il y a tellement de raisons de s’engueuler mais ils
trouvent toujours d’autres raisons que les bonnes. Et Gus est à la fin
complètement ivre, marche de travers parce qu’il ne tient pas l’alcool
contrairement à son fils qui reste droit. Une fois de plus, Gus est déconsidéré.
Et les chants se taisent faute de chanteurs tandis que le ciel s’éclaircit à
l’Est. Les hommes crachent au hasard. Il n’y a plus beaucoup de monde sur
les chaises à l’exception de quelques dames et de Porcelaine qui est restée
impassible pendant le scandale. Mais Nirina et ses filles ont cessé de passer
les plateaux et le café est complètement froid parce qu’il n’y a plus de
charbon de bois pour alimenter le fatapera. Les enfants dorment
profondément sous les couvertures et des chiens errants ont enfin réussi à
s’approcher et ils lèchent les tasses vides dans lesquelles durcit un fond de
sucre. Noro, totalement oubliée de tous, n’existe plus que sur une photo en
noir et blanc dans la chambre où gît sa mère. La Simplette a disparu.
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Et les dames se sont calmées. Elles quittent peu à peu la scène,
fatiguées mais réconfortées par les prières, le secret à nouveau enterré. Des
pousse-pousse et des taxis les attendent, elles reviendront demain, jamais elle
n’abandonneront leur rôle de gardiennes des rites.
Et la nuit est finie. Tous seront encore là pour chanter demain et encore
après-demain, aussi longtemps qu’on pourra supporter l’odeur de la mort et
qu’on pourra payer. Et chacun continuera de remâcher ses songes et d’en faire
des mensonges pour qui ne les a pas encore entendus.
Et Bakoly est une des dernières à partir pour rejoindre un modeste
hôtel. Personne n’a pensé à lui déployer un petit matelas à même le sol pour
lui éviter cette dépense. Mais demain, trois de ses fils viendront la soutenir,
trois fils solidaires de leur mère, et dont la présence excitera encore davantage
la jalousie des dames, elle le sait.
Demain, tout sera balayé parce qu’on ne peut pas vivre autrement qu’en
balayant le passé, et on fera comme si le secret n’était jamais sorti de sa
tombe, personne n’osera évoquer l’épouvante semée par Malala qui, tout seul
maintenant, semble paralysé sur sa chaise et fixe le sol d’un regard plein de
larmes. Demain…
Lena fut inhumée huit jours plus tard. Une famille restreinte la
conduisit en cortège jusqu’au tombeau, dans la périphérie de Tananarive. Il y
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eut en tout et pour tout quatre voitures pour suivre sa dépouille, celle de
l’ingénieur, la Volkswagen de l’avocat, un taxi-brousse et un minibus de
location. Le déplacement coûta cent quinze mille francs malgaches. Lena,
enveloppée d’un lamba de soie et de nattes de rabane, voyagea ficelée sur le
toit du minibus.
FIN
Michèle Ferrand

Publié le 25 octobre 2021 par karouge
Car il savait que vers onze heures du soir, Lena viendrait dans sa chambre en larmes
et qu’il devrait l’accompagner dans la nuit pour aller de bar en bar et ramener
son père soûl et puant à la maison. Et il ne dit pas qu’à la fin, Gus ne rentrait
même plus, seulement une ou deux fois par semaine pour changer de chemise,
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qu’il y avait des histoires de femme là-dessous et que son père lui avait
terriblement manqué, et qu’il avait terriblement souffert et que toujours Lena
accusait les autres d’entraîner son mari, en particulier Savonnette….
…Elle avait même réussi à cacher aux enfants que leur père s’était
retrouvé en prison parce qu’il s’était servi dans la caisse de la Compagnie
pour éponger ses dettes de jeu. Lena leur avait fait croire qu’il était parti voir
de la famille à Tana et les gamins ne s’étaient même pas rendu compte qu’elle
allait chaque jour lui rendre visite à la prison en lui portant du sakafo13 comme
il aimait, du riz avec du poulet ou du poisson à la tomate… Désiré ressasse
tout ça, songeant parfois à Zo, parfois à sa mère qui avait fini par fuir Diego
où la famille avait été salie.
Et Gus qui comprend bien que des pensées roulent sur sa personne,
qu’il figure là en coupable, Gus n’en mène pas large, et se tait, et baisse la tête
tandis que Savonnette, entre deux patenôtres, a réussi à trouver une nouvelle
bouteille de rhum et crache dans le vide et s’ébroue régulièrement par ce qu’il
n’a pas bien chaud. Il lampe quelques gorgées et passe la bouteille à Désiré
qui la tend ensuite à son père.
La Simplette et les autres enfants de Nirina continuent de faire circuler
le café, les tartines et les gâteaux. Bakoly reste silencieuse. Elle ne cherche
13 Sakafo : repas, nourriture.
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pas à faire la conversation aux autres dames qui ont un peu froid, resserrent
leur lamba autour d’elles tandis que les chants reprennent.
Savonnette, lui, a bien du mal à se retenir de rigoler pendant que le
responsable du quartier entame un kabary14 en l’honneur de Lena. Quand il
pense à tous les tours qu’il a joués à sa sœur défunte. Enfin… C’était surtout
Gus qui ne le quittait pas d’une semelle…
Savonnette s’est assis non loin des dames. Il aime bien la compagnie
des dames. Il aime surtout les faire enrager, les regarder sous le nez en
rigolant, c’est son arme de déstabilisation. Savonnette a été baptisé ainsi pour
son côté glissant… Savonnette, un roi de la glisse, menteur comme un
arracheur de dents, un technicien de l’illusion, un affabulateur patenté, tel est
le portrait qu’en fait Ndriana, son neveu. Dans l’esprit du pays, loin de
représenter un péché, le mensonge est au contraire une forme poétique du
réel, un exercice de l’imagination qui affûte les intelligences, une philosophie,
un art de vivre. Et Savonnette est maître en c’est domaines et c’est son propre
père, le ferblantier, qui lui a donné ce surnom.
Les dames trouvent que Savonnette aurait pu s’asseoir un peu plus
loin, avec les hommes, et ne manquent pas de le lui faire remarquer, elles
trouvent qu’il pue, ce qu’elles ne disent pas, mais enfin, on voit bien leurs
14 Kabary : discours qui relève de l’art oratoire.
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mimiques tandis qu’elles grimacent. Savonnette pue la bière, il pue le rhum, il
pue la sueur, et quelque chose en plus d’indéfinissable, comme l’émanation
de la pauvreté. Et les dames pincent les lèvres parce qu’elles n’osent pas se
pincer le nez devant tout le monde.
Savonnette s’en fout, il n’est dérangé en rien. Comme il n’est pas bête,
il a bien compris qu’il n’est pas en odeur de sainteté auprès de ces pimbêches
raides comme des bouts de bois mais justement, ça le fait rire. Savonnette,
frère cadet de Lena, est le trublion de la famille. Il a été longtemps en
délicatesse avec sa sœur et il lui en reste une envie de glousser et il se retient à
cause de la circonstance.
Chacun sait qu’après la mort de son père, Savonnette a repris
mollement la suite de la ferblanterie mais que celle-ci ne rapporte plus guère
depuis le succès de la matière plastique. Poète, dit de lui Ndriana, toujours
indulgent. Drôle de poète, car Savonnette est surtout un zigoto d’envergure,
un boit-sans-soif invétéré, fainéant de surcroît, qui joue la totalité de ses
maigres bénéfices aux cartes et aux dominos, trichant la plupart du temps, ne
s’interrompant que pour courir les jupons, même les plus troués. Piteuse
fréquentation pour Gus lequel, comme de bien entendu, n’a jamais demandé
mieux que d’entretenir les meilleures relation avec son beau-frère. Ils avaient
été comme les deux doigts de la main à une certaine époque.
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À cinquante ans, Savonnette reste plutôt joli garçon mais son visage luit
de crasse et de sueur mêlées et ses pieds, épanouis dans des tongs hors d’âge,
ne prennent jamais d’autre bain que celui du cloaque qui stagne autour de
l’atelier pendant la saison des pluies. Au cœur de cette veillée funèbre,
Savonnette est plutôt enchanté de voir du monde et ses yeux brillent d’une
canaillerie à peine contenue par un semblant de quant-à-soi.
Chacun connaît l’histoire de Savonnette et celle de ses quatre fils. Une
bonne partie des présents avait assisté à son mariage avec une femme qui
avait fini par en avoir plein le dos de ses équipées, qui avait planté là le mari
et les gosses alors que l’aîné n’avait pas plus de dix ans. Tout le monde sait
que Savonnette avait laissé ses quatre fils à l’abandon, dans un lieu où il ne
venait presque jamais, une simple pièce où ils dormaient à même le sol. Et les
gamins avaient poussé tout seuls, demandant parfois l’aumône à Lena qui leur
donnait à manger quand il restait de quoi. Les années avaient passé et quand
les quatre garçons avaient été en âge de se mettre à la ferblanterie, Savonnette
s’était soudain rappelé qu’il avait eu des fils. Et que tout le monde connaisse
son histoire, il s’en fout, Savonnette, il assume. Savonnette est heureux.
Pauvre mais heureux.
Savonnette est aussi un grand bavard qui a pris l’habitude de
commencer ses racontars par « je vais tout vous dire ». Diable pensent alors les
autres qui écoutent quand même. Et Gus est un de ses sujets de conversation
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favoris. Et il en parle sans se gêner à qui écoute ou fait semblant de ne pas
écouter. Savonnette s’éloigne des dames et s’installe finalement à côté
d’auditeurs potentiels, un petit groupe d’hommes disposés à tendre l’oreille.
On se voyait tous les jours, dit-il, et on jouait aux cartes. On jouait au
chemin de fer ou à la police. Mais moi, je gagnais toujours, je jouais bien.
Gus, lui, il perdait tout le temps. Ma femme ne disait rien, si par hasard je
perdais, je pouvais prendre de l’argent comme je voulais dans la caisse de la
société. Et même je jouais avec le Président du Tribunal. J’ai pas besoin de
vous faire un dessin. Pour mon beau-frère, c’était pas pareil, il ne pouvait
même plus payer son loyer. Il était obligé de piquer dans la recette de la
Compagnie. Ah ! Ça, on peut dire qu’il avait une bonne place ! Ça a duré
comme ça trois mois mais ma sœur est venue me faire un sermon. Les
sermons, elle en connaissait un rayon ! Comme quoi c’était moi qui entraînais
son mari ! Soi-disant qu’avant, il ne savait même pas jouer aux cartes ! Alors
là ! Elle m’a vexé. Et pourtant je ne me vexe pas facilement ! On s’est
engueulés très fort ! J’ai répondu à ma sœur que son mari était bien assez
grand, qu’il se laissait entraîner tout seul, que je n’y étais pour rien. Ah ! Elle
m’a vexé et on a été fâchés longtemps…
D’ailleurs, c’est grâce à moi si Gus n’est pas allé en prison. Grâce au
Président du Tribunal. Parce qu’il avait bouffé tellement d’argent à la
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Compagnie qu’il y a eu enquête. Forcément, il a été reconnu coupable… mais
grâce à moi…
Et les dames qui n’en ont pas perdu une miette parce que tout de même
les racontars de Savonnette les émoustillent, se regardent alors entre elles,
scandalisées par l’énorme mensonge… Tout le monde sait parfaitement que…
Et toutes les dames se redressent d’un coup sur leur chaise et affichent un
visage imperturbable en signe de protestation.
Et Savonnette a beau dire tout ce qu’il veut, ceux qui l’écoutent pensent
en même temps qu’il est sale comme un peigne et qu’il pue et qu’on ne sait
plus si ce qu’il raconte, c’est du lard ou du cochon, mais lui, rassasié de son
propre récit, replonge dans ses pensées et se souvient de son père et de la
ferblanterie, tout ce qu’ils pouvaient y fabriquer, des entonnoirs, des
gouttières, des seaux, des arrosoirs et l’évocation de tant d’objets dévolus à
l’élément liquide lui fait songer qu’il fait soif et il décapsule une nouvelle
canette de bière qu’il cache sous sa chaise.
Et Savonnette a drôlement envie de rigoler de l’association d’idées et il
n’a pas bien chaud dans sa petite chemise maculée d’auréoles dont on ne
saurait dire l’origine. Et ils évitent de se regarder Gus et lui à cause de la
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bienséance et Gus prend un air contrit tandis que Savonnette crache en visant
les chiens. Savonnette est le poète de la famille.
Et Malala sent la colère monter contre ce soiffard débraillé de
Savonnette, contre le sans-gêne de la famille de Dédé, contre la présence de la
guenon, contre celle de Gus qui lui fait honte, contre son frère aîné qui
enchaîne les affaires, contre sa sœur qui a fait tant de mal à la famille. Il n’est
plus que colère et il serre les poings. Malala est un pur, un écorché vif,
outragé par ces possédés du Mal dont la présence est une insulte à sa mère.
Et Désiré est ailleurs, totalement pris par le souvenir de Lena. Il songe à
la dernière fois qu’il l’avait revue, deux ans avant sa mort, parce qu’elle
s’était mis en tête que son heure était venue. Une fausse alerte. Mais elle avait
convoqué Nirina et lui avait dit appelle-le, dis-lui de venir, il faut qu’il vienne,
vite, je t’en supplie, au nom de Dieu. Et Nirina qui avait l’art d’arranger
toutes sortes d’affaires, avait trouvé le moyen de faire passer le message à
Moramanga par un chauffeur de taxi. Et Désiré n’avait pas rechigné, la
circonstance pouvait être grave, Lena n’avait pas l’habitude de céder à des
caprices. Et il était venu de très loin, car c’était loin, Moramanga.
En réalité, un peu moins de trois cents kilomètres mais sur des routes…
avec des arrêts qui n’en finissaient pas pour laisser descendre ou embarquer
des passagers, au total une journée de voyage et un interminable changement
à Tananarive, douze heures harassantes dans la poussière et la chaleur, à trente
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à l’heure dès que la route montait ou descendait, avec des freins peu sûrs, et
ce n’était que ça, des montées et des descentes, douze heures dans un taxibrousse bondé, une vieille familiale sans vitres et de toute évidence sans
amortisseurs non plus, tous si serrés et secoués là-dedans, avec, sur le toit, un
incroyable paquetage de coqs et de poules enfermés dans des cages les pattes
liées, de canards ficelés dans des soubiques, de nattes, de couvertures, de sacs
de manioc, de riz et de poisson séché, de bidons d’essence de secours, le tout
dégageant des odeurs suffocantes mêlées à celles de la sueur, de la crasse et
du goudron surchauffé. Au total, un voyage qui l’avait dépouillé de toutes ses
économies mais qu’en aucun cas il n’aurait pu différer, c’était comme ça, on
pouvait tout différer sauf l’appel d’une mère.
Et il était venu, le fils bien-aimé, qui avait si peu les moyens de voyager
que c’était la première fois qu’il la revoyait depuis dix ans. Pourtant, ils
n’avaient pas eu grand-chose à se dire… Ils avaient parlé des quatre fils de
Désiré, restés à Moramanga, qui étaient déjà grands et qui filaient un mauvais
coton. Mais de l’ex-épouse que Lena avait fini par accepter bien à contrecœur,
une sans foi ni loi qui ne s’était pas gênée pour envoyer paître son instituteur
de mari après qu’il lui eut fait construire une maison de briques, il n’avait pas
été question….
Désiré avait préféré taire que son ex-femme avait installé toute sa
famille dans la maison neuve mais que lui, elle l’avait foutu dehors.
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Naturellement, il n’avait pas parlé de Zo, ni décrit le gourbi où ils vivaient
tous depuis, ses quatre fils, Zo et lui, dormant sur des matelas immondes à
même le sol. Désiré s’était contenté d’être là, près d’elle, en gardant le
silence. Mais il avait fait cuire le riz pour elle qui n’y avait touché que du bout
des dents pour lui faire plaisir. Il était resté là une huitaine de jours et on avait
pu voir la Mère reprendre un peu de couleurs et de force, louant un poussepousse pour aller avec lui rendre visite à la famille et aux amis éparpillés dans
la ville. Une fois Désiré reparti, Lena avait dit à Nirina, n’ayez pas de chagrin
quand je ne serai plus là, j’ai fait mon parcours, laissez-moi dormir en paix.
Car Lena n’a jamais eu peur de la mort. Seulement, après y avoir
réfléchi longuement, elle s’était dit à une époque qu’elle aurait bien aimé
mourir à Tananarive, à proximité du tombeau de la lignée, évitant ainsi à ses
enfants les frais de transport de sa dépouille. Elle aurait voulu n’être la source
d’aucune charge pour eux qui tous étaient pauvres. Elle avait même envisagé
d’abandonner l’épicerie qu’elle tenait avec Malala pour prendre avec lui à
Tana un commerce de charbon de bois qui eût rapporté bien davantage. Mais
pour une fois, Malala avait refusé de l’écouter, n’osant pas abandonner sa
fiancée ni mécontenter sa future belle-famille. Pas plus qu’il n’avait voulu
qu’elle s’installât là-bas toute seule, dans cette grande ville où la vie était
moins douce qu’autrefois lorsqu’elle y avait vécu avec Gus au lendemain de
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leurs noces. Une ville où la vie était devenue si chère et où il fallait se
barricader toutes les nuits.
Elle était donc restée là, à Antsirabe, vivotant de la petite épicerie
sombre, sale et maigrement achalandée, qui leur laissait à peine de quoi
survivre, où elle se levait avant l’aube pour faire frire des beignets dont la
vente améliorerait l’ordinaire. Si encore elle avait bien voulu vendre de la
bière ou du rhum pense Malala en haussant les épaules, mais avec sa religion,
y a pas eu moyen. Le puritain a de ces contradictions. Son visage en lame de
couteau brûle d’une flamme intérieure inquiétante que chacun fait semblant
de ne pas remarquer.
Et la mort n’effraie pas davantage les dames qui toutes savent ce qui
les attend. Et sachant cela, elles restent sereines et droites, aucune ne versant
la moindre larme pour la défunte. Ce qui les obsède, c’est que la cérémonie
doive rester de bonne tenue. En même temps, elles cherchent à pouvoir
s’éclipser discrètement pour se soulager. La lune redescend, le vent est
tombé, les chants ont perdu de leur ferveur, il fait froid.
Lena n’a jamais eu peur de la mort. Elle a toujours su que par un jour
froid, les vivants, ruinés par les frais d’une cérémonie dédiée à elle seule, lui
redonneraient vie, campés déjà sur le seuil du tombeau trois jours avant la
célébration, s’adressant à elle par des incantations, l’exhortant à partager la
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liesse et à festoyer dignement avec eux comme il faut faire, et les mots de
ceux du dehors résonneraient jusqu’au royaume des morts et elle entendrait
leurs encouragements à bien se tenir pendant la fête et elle se tiendrait bien.
Michèle Ferrand (à suivre)

Publié le 24 octobre 2021 par karouge
Découvertes du jour :
Publié le 23 octobre 2021 par karouge
Quant au suicide de Noro, il ne sait pas. Il ne veut pas savoir. Tout a été
dit. Les deux sœurs jalouses l’une de l’autre peut-être. Ou Gus qui l’avait
forcée. Ou qu’elle était enceinte. Noro avait été dévastée, il ne sait pas par
quoi. Ce n’est pas que Ndriana dédouane Gus des histoires passées mais c’est
son père tout de même. Et si celui-ci l’avait abandonné sur les trottoirs de
Tana, s’il l’avait chassé de chez lui, c’est que forcément, il le gênait. Chacun
sa vie, Ndriana ne juge pas son père.
9 Fanorona : jeu très populaire, presque exclusivement joué à Madagascar. Le support peut-être un plateau de bois,
une pierre ou tout simplement le sol… Les pions utilisés sont souvent faits avec ce qui peut être trouvé sur place :
cailloux, craie, boules de papier…
31
Il lui fait plutôt pitié lorsqu’il le rencontre, ce père à la mine
éternellement penaude, toujours l’air assis entre deux chaises, peinant à suivre
sa nouvelle femme, ne bronchant pas, accoutré d’un bermuda à fleurs et d’une
veste de velours à carreaux. Ndriana ne sait pas quoi faire quand il le croise
par hasard. Il a tendance à faire semblant de ne pas le reconnaître. Gus a tout
l’air d’un clown, un clown qu’il n’a pas osé présenter à Madame, l’autre jour,
quand ils se sont trouvés nez à nez dans les embouteillages… Et soudain le
regard de Ndriana se fige. Mais qu’est-ce qu’elle vient faire ici celle-là ?
Celle-là, c’est Sonia, qui débarque avec plusieurs heures de retard parce
que son taxi est tombé en panne à Ambatolampy, entre Tananarive et
Antsirabe, à plus de mille cinq cents mètres d’altitude. Elle a attendu
longtemps que le véhicule soit réparé, avec même pas en poche de quoi boire
un thé bien chaud à l’Hôtel du Pêcheur. Elle est gelée. Elle sait que tous ici la
méprisent, qu’ils ne veulent pas d’elle, mais elle est venue quand même. Au
dernier moment, elle a été prise d’un accès de rage et de fierté, elle a confié
Popo à ses sœurs et a dépensé toutes ses économies pour venir chanter avec
les autres.
Car après tout, qu’il le veuille ou non, Ndriana est le père de Popo et
Lena était sa grand-mère. Sonia n’a pas voulu manquer à ses devoirs de belle fille en quelque sorte, surtout envers une famille qui ne veut pas d’elle. Et
Ndriana, qui ne s’est pas levé pour la saluer, qui ne la regarde même pas, qui
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baisse la tête tout empêtré de lui-même, est incapable de décider si c’est bien
ou si c’est mal qu’elle soit venue.
Et les dames sont stoppées net dans leurs litanies. Elle restent bouche
bée en oubliant de chanter. Leur raideur et leurs visages fermés tiennent lieu
de blâme à la venue incongrue de Sonia.
Les yeux de Malala brillent de fièvre et de colère. Mon frère, il finira
dans les flammes. Et il lance à Sonia des regards noirs en songeant fille
d’esclave, fille de rien.
Malala le puritain songe aux histoires de Ndriana. Elles le fascinent et
l’offensent à la fois. Avec peut-être une pointe de jalousie vrillée au cœur
envers ce frère qui n’en a toujours fait qu’à sa tête. Malala songe au passé…
Quand Gus l’enfermait à clé dans la maison, il sortait par la fenêtre ou par le
toit. On n’avait rien vu, rien entendu, Lena l’appelait et il n’était plus là. Les
coups de ceinture ne l’ont jamais fait plier, plus on lui en donnait et plus il en
faisait. Il se prenait déjà pour un homme, mais les vols de vélos avec les petits
voyous du quartier, c’était encore Mère et le pasteur qui arrangeait les choses
avec la police, elle leur donnait des platées de beignets, pour vos œuvres,
qu’elle disait. Mon frère me fait honte, il n’a jamais voulu se marier comme il
aurait dû. Mère n’arrêtait pas de le sermonner…
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N’empêche que des histoires de femmes, il y en a eu. Et toutes celles
qu’on ne connaît pas. Cette liaison avec une femme mariée, à peine plus de
seize ans, et l’imbécile de mari qui faisait des études en France au lieu de
surveiller sa femme. Une femme avec trois gamins. Une honte. Et lui qui
promenait les gosses à la barbe du monde tandis que tout Majunga rigolait !
Elle l’a déniaisé puis elle l’a foutu dehors… Dès que le mari est rentré, allez
hop, dehors. Il aurait aussi bien pu se faire empoisonner. Mais ça ne lui a pas
servi de leçon, rien ne lui sert jamais de leçon, les histoires de filles de mon
frère, on n’a que l’embarras du choix.
Encore mieux, celle de Tuléar. Belle, à ce qu’il disait. Il lui avait même
offert un bœuf en cadeau de mariage, n’empêche qu’elle l’a plaqué aussi, pour
un prof de l’université… Elle a gardé le bœuf, naturellement, lui, il n’avait
plus un sou pour ramener l’animal à Antsirabe. Et le prof, il avait deux fois
l’âge de la fille… Et Tahitienne encore : c’était la première fois qu’il en tenait
une qui voulait de lui pour de bon. Mère avait tellement espéré de ce côté-là.
D’un père boucher, la boucherie, c’est l’avenir garanti, c’est la richesse, c’est
pas de l’épicerie comme ici… Des seins comme des melons qu’il nous
racontait, même pas honteux de dire ça, et ce prénom de Tahitienne, ça nous
faisait rêver… Puis il a dit que Tahitienne voulait le faire filer au doigt et à
l’œil, qu’il avait tout le temps vu ça avec Lena et Gus, que ça lui faisait peur
et finalement, il avait pris ses cliques et ses claques… Malala songe que c’est
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pourtant comme ça pour lui, qu’il obéit à Mia et aux parents de Mia, que le
mariage, c’est les femmes qui portent la culotte, que les hommes sont bien
obligés de s’en accommoder, que ce n’est pas si grave que ça. C’est la sagesse
de Malala.
Mais Ndriana aime l’aventure, la liberté et c’est ce qui trouble et
fascine Malala lorsqu’il regarde son frère. Démarcheur en dessous féminins
pour les Karana10, il adorait ça, il voyageait en taxi-brousse aux quatre coins
de l’Île, il faisait des rencontres, voyait du pays, il ne venait même plus nous
voir. Jusqu’aux émeutes de la faim, leurs boutiques incendiées, leurs
bagnoles. Tout a brûlé. Là, il a commencé à rire jaune, il s’est retrouvé coincé.
Quand Mère a entendu les nouvelles à la radio, il a fallu qu’elle vole à son
secours, comme pour un petit enfant, elle n’en dormait plus, elle l’a cherché
partout, questionnant les chauffeurs de taxis, les conducteurs de bus et elle l’a
repêché sur les trottoirs de Tana. Qu’est-ce qu’il serait devenu sans elle ? Il
aurait fait des coups, avec les voyous des rues. Et le remerciement ? Un
enfant ! Un bâtard avec cette guenon qui vient de plus bas que bas… Telles
sont les amères pensées que Malala ressasse en regardant son frère. Malala est
scandalisé, il a conscience de son rang. Et soudain, le fils cadet qui n’a jamais
quitté sa mère, se trouve comme envahi d’une coupable attirance envers ce
frère qui sent le soufre. Honteux soudain, il enfouit son tourment, il refoule la
10 Karana : le terme karana est une expression xénophobe désignant les Indiens musulmans émigrés à Madagascar à la
fin du XVIIe siècle, pour la plupart chiites. Dégradant à l’origine, le mot est passé dans le langage courant. Ils sont le
plus souvent commerçants dans les textiles ou la joaillerie.
35
guenon, il ne la voit plus, il écarte toute pensée, il chante pour sa mère avec
ferveur.
Mais voilà que les hommes, de plus en plus imbibés de bière, ont fini
par ramener des bouteilles de rhum. Ils prétendent qu’il doivent bien se
réchauffer. Ils vont, viennent, puis se rassoient et chantent en donnant de la
voix.
Les dames ne veulent pas intervenir, elles font semblant d’ignorer la
beuverie, elles frissonnent à cause du froid et leurs membres, raidis de
fatigue, sont douloureux. Elles surveillent la trajectoire de la lune et des
étoiles, elles interrogent le ciel. Mais le matin est encore loin.
Désiré est le seul à se montrer bienveillant avec Sonia. Perdu dans ses
songeries, il chantait machinalement avec les autres lorsqu’il a pris
conscience de la venue de la jeune femme quand tout le monde s’est mis à
regarder dans la même direction. Il se lève, tend une chaise et une tasse de
café chaud sucré à Sonia puis il regarde Ndriana et constate tristement je ne
suis pas mieux loti avec Zo.
Et Ndriana qui a vu le geste de Désiré pense sans le dire que c’était lui,
l’aîné, le préféré de leur mère. Plus encore que Malala. Et Malala lui-même
savait bien que Désiré était le remède à tous les maux de Lena. Dès quel
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voyait Désiré, elle oubliait ses malheurs, elle rajeunissait, retrouvait des
forces et ses yeux brillaient.
Ndriana le sait bien aussi, il sait que pour Lena, Désiré, c’était la
réussite en chair et en os. Drôle de réussite, instituteur à Moramanga, dans
une sous-préfecture, et qui gagne moins que moi, c’est pas lui qui lui envoie
de l’argent, c’est le pauvre domestique que je suis… Domestique… Pourtant,
ils ont pu continuer leurs études, Serge et lui, jusqu’à ce que Gus soit foutu en
prison. Pour nous autres, les cadets, c’était fini, les études, y avait plus
d’études à espérer, plus d’avenir. De toute façon, je ne voudrais pas de
l’avenir de Désiré… Qu’il ne vienne pas, comme d’habitude, nous faire la
morale et nous extorquer du fric… Qu’il ne s’avise pas de jouer au chef de
famille ! Lui ? Chef de famille ? Il ne manquerait plus que ça !
Et Gus regarde son fils aîné avec amertume : dire qu’elle m’a chassé de
son lit pour dormir avec lui pendant des années ! Qu’elle l’a laissé téter
pendant des années ! Qu’elle n’avait même plus une goutte de lait alors que
moi, non, je n’y avais pas droit, je n’aurais jamais osé ! Ah ! Dès qu’elle le
voyait, elle fondait, c’était lui son grand amour mais pour moi, rien !
Et Malala, qui en veut à Désiré d’avoir si bien accueilli la guenon,
songe qu’il n’a pas son pareil pour se fourrer dans de sales affaires et que des
quatre frères, c’est encore lui le champion des histoires tordues.
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Les récents déboires de Désiré sont graves en effet. Comme il a sur les
bras quatre grands fils parfaitement rebelles au travail, qu’il s’est acoquiné
avec une jeunesse, une dénommée Zo dont les manières délurées ne doivent
pas être les moindres de ses soucis, comme enfin son maigre salaire de
fonctionnaire suffirait tout juste à le nourrir lui-même, Désiré s’était mis en
tête d’acheter à un grossiste chinois qu’il avait promis de payer à échéance,
une demi-tonne de riz qu’il avait entreposée dans sa cour en attendant de la
revendre bon prix au moment de la soudure. Or, voilà que les cinq cents kilos
de riz s’étaient envolés par l’opération du Saint-Esprit…
Naturellement, le grossiste avait porté plainte, fait pression sur les
autorités, délégué une meute familiale pour menacer l’instituteur jusque chez
lui, si bien que Désiré avait expédié Zo à Tananarive pour tâcher de trouver,
dans la famille, la somme à restituer. Mais, ni l’oncle exportateur de rabane,
qui roule pourtant en Mercedes mais qu’un solide sens des affaires rendait
complètement aveugle aux charmes de Zo, ni le bâtonnier qui en avait plein le
dos des embrouilles de la famille, surtout quand elles ne lui rapportaient rien,
ni Gus qui n’avait pas un sou vaillant devant lui, et encore moins les propres
frères et sœur de Désiré, qui connaissant leur aîné, ne lui auraient pas confié
un ariary11, personne n’avait voulu entendre Zo qui est rentrée bredouille.
11 Ariary : L’ariary est l’unité monétaire de la République de Madagascar
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Désiré espère un miracle pendant le court répit accordé par le Chinois en
raison du deuil.
Et Zo, qui entend rester libre, qui n’a pas d’enfant de Désiré et qui n’a
pas la fierté de Sonia, s’est bien gardée de venir se barber à la veillée. De
toute façon, elle n’y aurait pas été la bienvenue, elle le sait, elle a projeté de
s’amuser un peu pendant ces quelques nuits où elle n’aura pas Désiré sur le
dos.
J’avais peur qu’elle le laisse tomber et qu’elle reste à Tana pour faire le
trottoir pense Ndriana qui a de l’expérience et qui commence à être titillé par
une envie de ficher le camp. Et Malala pense c’est toujours comme ça avec
lui, si ça se trouve, il a tout perdu aux cartes.
Désiré est comme un brouillon des autres, un premier essai mal
transformé, petit, les fesses basses avec des jambes trop courtes, une peau
graisseuse et luisante qui voit rarement le savon, des traits bouffis d’avoir trop
bu pour oublier les promesses enfuies. Il n’offre guère l’image de la réussite
dont Lena était si fière. Tout en lui crie la pauvreté, le T-shirt douteux, le
pantalon avachi qui lui fait le derrière au milieu des genoux, les tongs aux
semelles minces comme du papier à cigarette.
Pauvre aussi son semblant de ménage avec Zo. Zo qui rapporte parfois
de petites sommes dont il préfère ignorer le comment, Zo qui fréquente la
boîte de nuit locale et se trémousse sur la piste jusqu’au petit matin sous des
39
néons verts, Zo qui se laisse reluquer par de vieux Blancs boudinés dans des
chemises imprégnées de sueur ayant vécu leur journée, Zo qu’il suit jusque là
pourtant à travers les rues d’une ville outragée sur laquelle planent encore les
ombres des suppliciés de 47, et il reste là des heures à fumer cigarette sur
cigarette et à ne rien regarder à travers la fumée. Les yeux noyés d’alcool et
l’air indifférent, Désiré se fiche des jeunes Karana qui exhibent des chaînes et
des gourmettes en or et qui font circuler de rongony12, le rongony qui leur fait
les yeux rouges et leur colle des fringales qu’ils ont les moyens de calmer
tandis qu’ils se tordent de rire en lorgnant les pauvres danseuses avec tout le
mal qu’elles se donnent pour presque rien. Car c’est pour presque rien que les
plus jolies se vendront au petit matin.
Pour son malheur, Désiré a de la cervelle, tout comme sa redoutable
sœur et ceux de la fratrie. Mais Désiré a des lettres et il aime la poésie. Il aime
aussi se perdre dans les pensées. Et il a beaucoup aimé sa mère.
Tandis que les autres chantent, Désiré rêve. Et lorsque les chants se
taisent, il dit. Il dit que c’était il y a très longtemps. Il raconte à l’assistance
l’inondation de 59 après le fameux cyclone qui avait balayé Tananarive. Ils
étaient montés jusqu’au Palais de la Reine, pour voir. Il se souvient du
spectacle de désolation. Des souvenirs plus précis datent de 61-62. Il dit qu’il
revoit sa mère, toujours penchée sur la machine à coudre. À Noël 61, on
12 Rongony : cannabis
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n’était encore que trois gamins, dit-il, Serge, Nirina et moi. Père travaillait
déjà à la Compagnie d’aviation. Nous les gosses, on avait mis des habits
neufs, des chaussures neuves et on était passés chez le coiffeur. Père nous
avait emmenés à l’aéroport pour la remise des cadeaux aux enfants des
employés…
Et Désiré stoppe net son récit parce que son père écoute. Et il ne dit pas
que Gus, en arrivant à l’aéroport, avait rencontré des copains, qu’il avait
planté là les petiots qui ne l’avaient plus revu, qu’il était rentré à quatre pattes,
saoul comme un cochon et que sa mère avait fait une scène épouvantable qui
l’avait terrorisé et que c’est ça, le vieux tourment qu’il traîne depuis toujours
et dont il ne parle jamais.
Et il se souvient qu’elle pleurait tout le temps. Au début, quand Lena
était allée trouver le patron de la Compagnie, qu’elle lui avait demandé
fermement de muter Gus en province et qu’elle avait réussi à le faire nommer
à Diego où il ne connaissait personne, la famille avait connu une période de
répit. Mais Gus s’était vite fait des copains et pour rien au monde Désiré
n’aurait raconté l’angoisse de chaque soir qui l’empêchait de dormir. Car il
savait que vers onze heures du soir, Lena viendrait dans sa chambre en larmes
et qu’il devrait l’accompagner dans la nuit pour aller de bar en bar et ramener
son père soûl et puant à la maison. Et il ne dit pas qu’à la fin, Gus ne rentrait
même plus, seulement une ou deux fois par semaine pour changer de chemise,
41
qu’il y avait des histoires de femme là-dessous et que son père lui avait
terriblement manqué, et qu’il avait terriblement souffert et que toujours Lena
accusait les autres d’entraîner son mari, en particulier Savonnette….
Michèle Ferrand (à suivre)

Publié le 23 octobre 2021 par karouge
plus un peu de Didier Lockwood avec Guo Gan et les Violons Barbare
Publié le 23 octobre 2021 par karouge
Oh, la mère de Gus avait bien fait sa difficile parce que
Lena, bien que de souche honorable, était d’un rang inférieur à lui… Mais
Léna avait pardonné à la famille, elle s’était même admirablement comportée,
20
rendant, comme il convenait, ses devoirs à sa belle-mère. Lena était une fine
mouche et savait y faire.
Gus n’ose pas dire tout haut que Lena avait été une bonne mère, une
bonne épouse… Enfin… Une soi-disant bonne épouse… Il ose encore moins
raconter le revers de la médaille, qu’elle avait un foutu caractère, discutant,
pinaillant sur tout, et tout le temps, pas une minute de répit, toute la sainte
journée elle était sur son dos. S’il avait avoué comment il l’appelait en douce,
Ramamay, La-Mère-tape-Dur, La Foudre, Malala se serait chargé de lui faire
rentrer les mots dans la gorge sans douceur. Et jamais tendre, jamais
caressante. Retournant chez sa mère sous le moindre prétexte pour ne pas
faire l’amour avec lui, beau résultat de son éducation chez les Sœurs. Léna
était sévère, et bigote, et froide.
Et l’histoire de la bouteille qu’elle lui avait cassée sur la tête,
carrément, devant tout le monde alors qu’il était en plein poker avec le juge et
les deux douaniers, il en est encore tout bouleversé. Il était devenu la risée de
tous ses copains et on se foutait partout de lui en ville. Elle avait même réussi
à le faire fâcher avec Savonnette, au point qu’il avait été dégoûté de Diego…
Gus tente de chasser de son esprit le grand regret de sa vie et aussi la grande
chance de sa vie, quand il aurait pu partir en France pour revenir ensuite
comme chef d’agence à l’aéroport de Diego, et même qu’elle avait fait une
scène jusque dans le bureau de son patron, et que sinon, il aurait une bonne
21
retraite maintenant, en bon argent français, et peut-être bien qu’il serait
aujourd’hui le plus riche de la famille. Et Gus a les yeux de plus en plus noyés
et il ne comprend pas pourquoi il y a tant d’émotion en lui, pourquoi ça lui
fiche le cafard et il songe c’est loin tout ça et maintenant je suis bien
tranquille dans mon nouveau ménage avec ma petite fille.
Et parmi les visages figés des dames, si droites sur leur chaise, sur
lesquels les flammes des bougies font danser des ombres, il en est un qui
fascine plus que les autres, c’est celui de Bakoly, une sœur cadette de Lena.
Bakoly est assise légèrement en retrait et l’écart entre sa chaise et celles de
ses voisines n’est pas sans signification : les autres préfèrent garder leurs
distances. Et les dames évitent de se tourner vers elle, affectent de regarder
ailleurs, ne parlent qu’entre elles.
Car en dépit de sa cinquantaine largement dépassée, en dépit de la
modestie de son lamba et de sa méchante petite robe à fleurs toute simple,
Bakoly, à son insu, rayonne. Elle est la plus belle de toutes les femmes
présentes mais elle n’y pense pas. C’est depuis qu’elle est toute petite qu’on
l’appelle ainsi, Bakoly, c’est-à-dire Porcelaine, à cause de sa rare beauté, une
sublime combinaison de toutes les séductions propres aux femmes de l’Île,
celles dont les lointains ancêtres venus de l’Inde, de la Perse, de l’Arabie ou
22
de l’Afrique croisèrent les navigateurs envoyés par les rois du Portugal, de
Hollande, d’Angleterre et de France. Le visage de Bakoly est une leçon
d’histoire. Seule des quatre sœurs à n’avoir pas grossi avec l’âge et les
maternités, il y a encore de la jeune fille en elle, une fraîcheur, mais dominée
par un maintien d’ensemble qui impose le respect. Quand on la regarde, on
songe à une divinité lointaine, une fille du Soleil dans quelque empire
précolombien.
Elle n’a pas un seul cheveu blanc et elle porte, impeccablement
séparées par une raie tracée au cordeau, de longues tresses brillantes qu’elle
est obligée de replier pour ne pas en être gênée dans ses tâches quotidiennes et
qu’elle lustre chaque matin à l’huile de coco. C’est sa seule entorse à une
sobriété absolue en matière de produits de beauté. Sa peau d’or et de cuivre
n’a jamais connu que l’eau et le savon. Et si on remarque sur son visage
quelques fins sillons qui attestent bien que cette femme n’a plus vingt ans, on
n’y voit aucun de ces plis profonds qui trahissent l’amertume, les chagrins et
les désillusions du passé. Car Porcelaine a été aimée et, bien que mariée avec
un homme de condition inférieure, elle a été heureuse avec son mari employé
de bureau et leurs sept enfants qui tous sont encore en vie. Le cadet vit
toujours avec elle à Tamatave depuis qu’elle est veuve et il émane, de la
maison de la mère et du fils, le même charme que celui par lequel, sans le
savoir, Bakoly envoûte ceux qui la regardent.
23
C’est une maison de bois, construite sur pilotis pour la protéger des
inondations quand viennent les cyclones, et qui comporte trois pièces dans
lesquelles entrent le souffle tiède des alizés et les cris des oiseaux marins, si
bien qu’on a l’impression, après y être entré, d’être à la fois dedans et dehors.
Une maison baignée d’air et de lumière, à laquelle on accède par un chemin
de sable doré, aux murs recouverts de bougainvillées orange, rouges et
violettes.
Mais les frères et les sœurs de Porcelaine ne lui ont pas pardonné une
mésalliance par laquelle ils se sont tous sentis dégradés, une sorte de trahison
scandaleusement couronnée par une vie de bonheur. C’est seulement depuis
qu’elle est veuve que certains ont consenti à la revoir de temps en temps.
Et les dames aux lambas immaculés ont toutes repris à leur compte
l’hostilité de la famille envers Bakoly. Elles ne se gênent pas pour se
chuchoter à l’oreille la vieille histoire et la tache impardonnable de la
mésalliance. Mais on sent bien, par la distance qu’elles s’efforcent de
maintenir entre les chaises, qu’elles sont mortifiées par tant de beauté digne
et silencieuse.
Car Porcelaine ne parle pas. Elle a un secret, un secret qu’elle ne
confierait ni à Dieu, ni à diable. Le secret date du temps où Gus avait été
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transféré de Diego à la prison de Tamatave après la plainte de la Compagnie.
Chaque après-midi, Lena, toujours fidèle à ses devoirs d’épouse, allait lui
porter son petit sakafo5
. Les deux sœurs ne s’étaient plus revues depuis le
mariage honteux de Porcelaine, même pas depuis que Lena avait quitté Diego
et vivait désormais dans la même ville que sa cadette. Mais un jour, Lena n’y
avait plus tenu et, sortant de la visite à la prison, elle avait fait un long détour
par la maison de Bakoly. Lena était entrée sans prononcer un mot. Puis, la
grande sœur, si imposante, si solide en apparence, avait mis ses bras autour de
la frêle Bakoly et s’était effondrée, secoué de violents sanglots.
Alors seulement elle s’était laissé aller : elle avait raconté comment
Gus avait mis son cœur en miettes, comment elle avait du mal à tenir seule les
enfants, comment c’était dur pour elle de trouver de quoi nourrir sa famille.
Elle avait dit aussi, à travers ses larmes, que son plus cher désir aurait été de
faire faire des études à ses enfants qui tous étaient capables mais qu’elle
n’aurait rien, rien du tout à leur léguer. Lena avait envie de mourir. Elle était
même allée jusqu’à confier à sa sœur que, sans les enfants qui ne pouvaient
compter que sur elle, elle se serait déjà suicidée. Puis elle était repartie très
vite, fuyant les rencontres malveillantes qui auraient pu colporter l’histoire de
la visite défendue et c’était la dernière fois qu’elles s’étaient vues toutes les
deux.
5 Sakafo : repas.
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Et les dames qui ne peuvent s’empêcher de lancer des regards en
dessous en direction de Bakoly sentent leur cœur se pincer et elles savent bien
pourquoi. Les dames crèvent de jalousie.
Et Ndriana et Désiré songent Dieu que notre tante est belle. Et Gus,
remué par une sorte de repentir sur lequel il ne sait pas mettre de mots, n’ose
pas lever les yeux sur elle et Malala qui ne veut pas être séduit évite de la
regarder. Savonnette, lui, il s’en fout.
Il fait froid. Rasazy a repris la main sur le déroulement des opérations,
lancé un thème de choral et les chants sont repartis. Des chiens errants rôdent
dans la pénombre entre de vieilles touffes de bougainvillées racornies et
blanches de poussière à cause du manque de pluie. Des balles d’herbes sèches
qu’on aperçoit furtivement dans la faible lueur du dehors, roulent sans fin,
poussées par le vent qui souffle chaque nuit sur les Hautes Terres. Et les
chants montent dans l’air froid, graves et beaux. Et Ndriana songe ma mère
elle a tout vu.
Ndriana, quatrième rejeton de Lena songe à la dernière fois qu’ils
s’étaient rencontrés elle et lui et qu’ils avaient pu parler un peu ensemble.
C’était quand il avait commencé à travailler chez une Française comme
gardien. Cette mère et ce fils qui ne communiquaient guère s’écrivaient
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rarement mais s’écrivaient tout de même trois ou quatre fois par an, histoire
pour lui de la rassurer en lui prouvant qu’il était toujours en vie, ce dont elle
était bien obligée de se contenter, et pour elle de dire et redire qu’elle priait
pour lui chaque jour et de ressasser un certain nombre de recommandations
inspirées des Dix Commandements. Ces échanges entre la Mère et le fils, peu
fréquents chez les petites gens, étaient la preuve que la famille avait des
lettres et qu’on n’était pas n’importe qui.
Le jour de sa venue chez la Française pour voir son fils, Lena avait
voulu faire d’une pierre deux coups : elle était montée d’Antsirabe à
Tananarive d’abord pour remettre sur les rails le second de ses fils, ce grand
benêt de Serge, qui s’était fourvoyé dans une histoire d’amour ahurissante et,
par voie de conséquence, attiré les disgrâces du Ministère de l’Éducation. Il
s’était fait carrément renvoyer.
En réalité, Serge avait plaqué femme et enfants pour s’acoquiner avec
une séductrice, une enseignante comme lui, laquelle, soudain prise de
soupçons envers ce joli cœur qui s’était laissé si facilement détourner de ses
devoirs, n’avait rien trouvé de mieux, pour l’attacher davantage à son lit, que
de le laisser nu comme un ver après avoir dissimulé ses frusques dans un
endroit connu d’elle seule. Si bien que Serge n’avait plus reparu à son poste
pendant trois mois, puis, lassé de sa belle comme il le raconta plus tard, il
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s’était saisi d’un pagne de femme, avait sauté par une fenêtre et appelé sa
mère au secours.
Lena, après s’être acquittée de sa première mission, c’est-à-dire faire
réintégrer son fils dans ses fonctions d’instituteur moyennant quelques
cadeaux bien compris à ces Messieurs du Ministère, avait voulu voir ensuite
ce que fabriquait Ndriana chez cette vazaha6
, si l’emploi était bien réel et de
bon augure.
C’est la Française elle-même qui avait aperçu la première une femme
d’un certain âge, qui, au lieu de sonner franchement au portail, se démanchait
le cou pour tâcher d’apercevoir quelqu’un à travers les zozoros7
. Décidée à
éconduire une énième démarcheuse en broderies ou autre marchande de
soubiques, la maîtresse de maison alla elle-même ouvrir le portail et tomba
sur Lena qui lui dit que non, qu’elle n’était là que pour voir Ndriana, qu’elle
était sa mère.
La vieille Malgache parlait un français d’une qualité telle que la femme
blanche en fut impressionnée, voire quelque peu défrisée. Elle regarda cette
femme de forte stature, monolithique, effrayante avec ses yeux obliques, son
regard coupant comme une lame de rasoir, et ressentit l’étrange sensation,
extrêmement dérangeante, qu’en un seul coup d’œil, la visiteuse l’avait
découpée en tranches et savait déjà tout d’elle.
6 Vazaha : Étranger au village, au pays, et par extension, blanc ou touriste.
7 Zozoro : canisses.
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C’était midi. La Française proposa à la vieille femme de partager la
table assez bien garnie des employés de maison mais Augustine, la cuisinière,
pour laquelle toute faveur accordée à une autre qu’elle-même revenait à une
défaveur envers sa propre personne, ronchonna dans sa barbe assez fort tout
de même pour que chacun pût en profiter, que vraiment on était trop bon avec
les étrangers ici et que l’intruse n’aille pas se faire des idées. Si bien que
Lena, menton levé, avait décliné la proposition, qu’elle s’était simplement
retirée une quinzaine de minutes avec son fils dans la maison de gardien qu’il
occupait puis était repartie comme elle était venue… Lena avait toujours eu
un sens aigu de sa dignité.
Ndriana a cessé de chanter avec les autres, il en a marre, il regarde son
père. Il songe qu’il n’est venu au monde qu’en quatrième position, que ce
n’est pas du tout une bonne place dans les familles, que le quatrième n’est
jamais le préféré. Il avait reçu plus de coups de ceinture que de caresses.
Rebelle aux leçons de morale de sa mère, il s’était fourvoyé dans des histoires
rocambolesques, refusant de rencontrer le pasteur qui eût pu le morigéner un
peu. Mais, depuis qu’il recevait un salaire convenable, la famille ne crachait
pas sur les petits billets qu’en fin de mois il envoyait dans une simple
enveloppe par la poste à sa mère et dont elle redistribuait une partie aux uns et
aux autres en fonction des besoins les plus pressants. Ils n’ont plus rien à me
29
reprocher, se dit-il, et cela le réconforte. Il y a comme une tendresse oubliée
au fond de Ndriana, c’est un fils qui n’a pas le cœur sec.
Il n’a pas du tout le cœur sec. Il regarde son père et se dit qu’il l’aime
bien. Il se souvient des temps ensoleillés de Tamatave quand son grand-père
maternel, le ferblantier qui avait fait fortune avec les bidons, les bassines et
les arrosoirs, leur avait acheté une 2CV et que Gus, le dimanche, emmenait
les gamins se baigner. Il aurait pu retrouver le coin de rivière les yeux fermés.
Et c’est Gus qui lui avait appris à nager.
Ndriana rêve et vole vers le passé à l’évocation de ce grand-père, un
original de génie, parti de rien et dont la réussite faisait encore l’admiration de
toute la descendance. Né d’un père misérable pourtant, un petit marchant de
bananes et de pistaches8
sur le front de mer, du côté de Fenerife Est et qui
s’était même fait fourrer en prison pour cause d’activités anti-coloniales. Mais
la ferblanterie, fondée entre les deux guerres, avait marché du tonnerre jusque
dans les Années Soixante. Ils en avaient tous profité. Ce grand-père-là, fou de
motos, en avait eu jusqu’à trois. Et moi qui n’ai même pas de quoi m’acheter
un vélo, songe Ndriana.
Il y a des lustres que Malala a claqué la porte au nez de son père mais
jamais Ndriana n’a voulu aller jusque là. Il a bien un peu honte de lui, cette
honte qui a pesé sur eux tous depuis que filles et père se sont enfuis de
8 Pistache : mot employé par les Malgaches pour désigner les cacahuètes.
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Tamatave pour aller vivre ensemble à Tana. Mais en même temps, il y a une
sorte de compréhension dans l’esprit de Ndriana, parce qu’ils sont un peu
pareils, Gus et lui, aimant le jeu, les dominos, le poker, le fanorona9
, y passant
des nuits jusqu’à perdre leur chemise, aimant les femmes aussi, et l’alcool, et
les nuits blanches.
L’histoire avec sa sœur, il y pense rarement, il se contente de hausser
les épaules quand l’affaire revient sur le tapis. Et puis Lena qui était devenue
si grosse et qui avait tout le temps trop chaud, qui se promenait toute nue,
énorme, dans la maison, avec la sueur qui dégoulinait de partout et disant ici
je suis chez moi. Et le Père qui protestait, qui criait que ce n’était pas une
tenue et elle qui criait plus fort encore que là elle était chez elle et que ça ne
regardait personne. Mon père a dû être dégoûté, songe Ndriana.
Quant au suicide de Noro, il ne sait pas. Il ne veut pas savoir. Tout a été
dit. Les deux sœurs jalouses l’une de l’autre peut-être. Ou Gus qui l’avait
forcée. Ou qu’elle était enceinte. Noro avait été dévastée, il ne sait pas par
quoi. Ce n’est pas que Ndriana dédouane Gus des histoires passées mais c’est
son père tout de même. Et si celui-ci l’avait abandonné sur les trottoirs de
Tana, s’il l’avait chassé de chez lui, c’est que forcément, il le gênait. Chacun
sa vie, Ndriana ne juge pas son père.
9 Fanorona : jeu très populaire, presque exclusivement joué à Madagascar. Le support peut-être un plateau de bois,
une pierre ou tout simplement le sol… Les pions utilisés sont souvent faits avec ce qui peut être trouvé sur place :
cailloux, craie, boules de papier…
MF (à suivre)
Publié le 22 octobre 2021 par karouge
Elle est là aussi, la Simplette, l’aînée de Nirina, la bâtarde à l’œil à
demi fermé, et c’est une présence étrange que cette fille d’une quinzaine
d’années, qui semble ne rien voir ni entendre, dont personne n’a l’air de
connaître le nom, qui boite et qui porte, enfoncé jusqu’aux yeux, un vilain
bonnet de laine rouge tricotée. Avec les filles de Serge, elle s’affaire, apporte
les plateaux chargés de tartines, remplit les verres de soda et de coca mais,
contrairement à ses cousines, elle n’a pas l’air d’être là, glissant comme une
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ombre dans la lumière des bougies, malingre fillette encore qui voudrait faire
oublier son existence, ne parlant à personne et à qui personne ne parle. Et elle
ne regarde pas Gus et Gus ne la regarde pas.
On pourrait supposer qu’elle est triste de la disparition de sa grand-mère qui l’a élevée de cinq à douze ans. Mais quand Lena avait trouvé que
l’adolescente devenait difficile, que l’éveil de ses sens avait commencé, elle
l’avait renvoyée chez sa mère. La rumeur dit que la jeune fille hait le mari de
Nirina. Elle hait Dédé, celui dont Lena a bien dû se contenter pour sa fille à
l’honneur perdu et flanquée d’une bâtarde. À l’époque, Lena en avait été
grandement soulagée, la dignité avait été partiellement rétablie. Mais la
Simplette, elle, sait bien que ses deux plus grands ennemis sont son oncle
Malala et Dédé, son beau-père. Car son œil éteint, c’est Dédé dans un accès
de rage, et son genou esquinté, c’est encore lui. Et qu’est-ce qu’il va encore
lui faire, maintenant qu’elle est grande, se dit Ndriana qui connaît la vie. Cette
fille, c’est le diable, songe Malala avec colère.
Et les dames dans leur élégant lamba brodé ne regardent pas la
Simplette. Elles ne veulent pas voir le mauvais œil et le genou amoché. Elles
refoulent la résurgence de la moindre question parce que les secrets enfouis
depuis si longtemps doivent rester lettre morte au fond de l’âme et ne plus
jamais en sortir, pas même en pensée.
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Mais voilà que Malala s’engueule avec Dédé. Ce n’est pourtant pas le
moment mais les deux beaux-frères s’engueulent parce que Dédé a rameuté
toute une famille peu reluisante, de la basse classe arrivée là les mains
quasiment vides, sans même se faire annoncer. Tellement fiers de se joindre à
la veillée funèbre d’une dame bien née qu’ils plastronnent, font là comme
chez eux, prennent leurs aises alors que tout le monde sait bien d’où ils
sortent. Et Malala est humilié parce qu’ils se pavanent, décorés comme des
arbres de Noël avec des bijoux clinquants et vulgaires. Malala dit qu’ils ont
débarqué en pousse-pousse, qu’il n’y a vraiment pas de quoi se rengorger. Et
Malala leur dit d’aller se trouver des chaises où ils veulent, qu’il n’est pas leur
larbin et les autres menacent de partir et Malala cède finalement pour éviter le
scandale le surlendemain de la mort de sa mère et tout s’apaise enfin. Et
chacun des deux beaux-frères remâche son ressentiment car chacun a toutes
les raisons d’en vouloir à l’autre.
Et les dames drapées et raides dans leurs lambas si blancs qu’ils
éclairent la nuit, font comme si elles n’avaient rien vu ni entendu, le scandale
s’éteignant de lui-même, par respect pour la morte. Elle savent bien que la
famille de Dédé n’est guère brillante, que son tombeau de famille occupe un
lieu sans prestige mais après tout, ceux qui sont venus ne font que remplir
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leurs devoirs. Elles opinent du chef, la mine satisfaite, toutes d’accord sur ce
point.
De quoi Lena est-elle morte précisément reste un mystère. Elle allait
sur ses soixante et un ans et comme c’est déjà un bel âge dans un pays où
l’on est vieux à cinquante, où l’on va rarement au-delà de la soixantaine,
personne de la famille n’a véritablement tenté de reculer l’échéance. La mort
de Lena n’a rien de choquant.
La pauvreté est si grande dans l’Île que ce n’est qu’à la dernière
extrémité qu’on se décide à hisser un moribond dans un taxi ou un poussepousse pour l’emmener à l’hôpital. On n’a pas trouvé l’argent, s’excuse-t-on,
mais l’a-t-on vraiment cherché ce foutu argent car c’est pour tout qu’on n’en
trouve pas, pour une tasse de riz, un cachet d’aspirine, une malheureuse
cigarette et c’est humiliant à la fin d’aller sans arrêt mendigoter partout. Pour
beaucoup, c’est devenu un mode de fonctionnement mais d’autres, plus fiers,
s’y refusent, tandis que ceux auxquels on avait l’habitude de demander, trop
souvent assiégés depuis que le pays court à la ruine , finissent par garder porte
close et ne répondent plus, pas même à leurs parents les plus proches. Alors
on s’en remet à la fatalité et on attend, si bien que les hôpitaux ne sont plus
que des mouroirs où les agonisants ne sont conduits qu’à la dernière
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extrémité, juste pour pouvoir témoigner au reste de la famille qu’on a fait le
nécessaire.
C’est ce qu’a fait Nirina qui raconte entre deux chants que dans les
semaines qui ont précédé son hospitalisation, sa mère s’était senti la bouche
enflammée, qu’elle ne pouvait plus rien avaler, pas même de l’eau. Elle
explique que sans doute Lena est morte d’anémie et de déshydratation, qu’on
lui a fait du sérum trop tard, qu’elle a trop traîné avant de consentir à se
laisser conduire à l’hôpital. Nirina parle bien, elle a de l’intelligence et du
savoir.
Et elle évite de regarder son père et son père évite de la regarder quand
elle se met à chanter les louanges de sa mère. Elle dit que Lena a été un
exemple pour eux tous, qu’elle a été son soutien le plus précieux, qu’elle a été
la seule de la famille à assister à son mariage avec Dédé, que Gus n’a pas
voulu venir à cause de la mésalliance, que c’est elle, Nirina, qui a causé le
plus de problèmes à la défunte, d’abord quand elle s’est retrouvée fille-mère
puis quand elle s’est mariée et que Dédé et elle s’étant retrouvés au chômage,
Lena les avait accueillis tous les deux avec la petite… Ainsi parle-t-elle, de
cette voix si agréablement timbrée que tous les enfants de Lena ont en
commun. Elle parle avec naturel, comme si tout avait été naturel, tandis que
Gus fixe la pointe de ses souliers.
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Et les dames, toute resserrées dans leur lamba et raides sur leur
chaise, songent quel culot, elle peut raconter ce qu’elle veut… Mais elles ne
disent rien, redoublant d’ardeur pour chanter avec les autres.
Et Mala aux yeux fiévreux songe pécheresse, fille damnée, honte à toi.
Et les hommes crachent en direction des chiens errants.
En revanche, ce qui n’est un secret pour personne, c’est que Nirina sort
de prison. Chacun y songe comme au dernier coup de grâce donné à Lena.
Rien n’a été prouvé d’ailleurs, rien du tout, mais il y a eu la rumeur qui s’est
répandue comme une traînée de poudre et, pour finir, le déshonneur. Et si
l’ancien scandale refoulé dans les mémoires après tant d’années avait pu être
circonscrit au cercle de la famille et des proches, le second a fait récemment
l’objet d’articles juteux dans la presse. L’affaire s’est répandue dans la ville et
bien au-delà. Même à la radio et aux informations télévisées on en a parlé si
bien que de Tamatave à Morondava et de Diego Suarez à Fort Dauphin,
personne n’ignore que la fille de Lena, de si haute lignée, a déjà fait trois mois
de préventive. Et que c’est peut-être après ce dernier séisme que Lena a
décidé de se laisser mourir.
C’est en tout cas la version des dames. Elles la chuchotent entre les
gorgées de café qui les aident à garder les yeux ouverts et à faire glisser les
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tartines qu’elles mangent par petits bouts, la bouche en cul-de-poule, prenant
bien garde de ne pas tacher leur lamba en reposant leur tasse.
Il est bien difficile, pour qui s’y intéresserait, de démêler le nœud de
l’affaire. La partie émergée de l’iceberg montre que le Maire d’Antsirabe
avait fondé une société de transports urbains et engagé comme comptable
Nirina momentanément sans emploi depuis son renvoi de l’Alliance
Française, une vague histoire de vol de vidéocassettes, piège ourdi par une
collègue jalouse, c’est ce qu’elle avait raconté. Bref Nirina s’était retrouvée
sans travail. Tout de même, pour le poste de comptable en question, elle
n’avaient jamais reçu la moindre formation alors que d’autres plus capables
visaient la place. Alors bien sûr, la presse en avait fait des gorges chaudes,
laissant entendre que Nirina aurait eu des bontés pour le Maire, que ceci
expliquait cela.
Mais enfin, on était là dans un tel pays de débrouille que les gens qui
n’avaient pas reçut de formation pour l’emploi qu’ils occupaient étaient
légion. Ils apprenaient sur le tas, et très vite. Les prétendus et rares
spécialistes, ceux qui étaient allés chercher leur savoir dans l’autre
hémisphère et étaient rentrés au pays tout fiérots de l’étendue de leurs
connaissances, tentaient en vain de les faire coller à des situations totalement
imprévues par leurs manuels et, dépassés, s’en remettaient finalement aux
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pragmatiques, lesquels, sur la base du fond de tiroir et du bout de ficelle,
réussissaient miraculeusement à faire marcher la machine si bien que tout le
monde était content.
Sauf qu’un trou sans fond était apparu dans la caisse municipale, que
les actionnaires, remontés, avaient porté plainte, que c’était Nirina qu’on avait
jetée en prison où elle avait reçu des menaces de mort tandis que le Maire,
médecin diplômé de l’Université, se faisait dorloter pour de prétendues
raisons de santé à l’hôpital, dans une des chambres tout confort réservées à
l’usage exclusif des personnalités.
Et les dames sont maintenant toutes crispées devant le spectacle offert
par les hommes qui tiennent à la main des canettes de bière arrivées là Dieu
sait comment. Lena n’eût jamais toléré la moindre goutte d’alcool pendant la
veillée mortuaire d’une dame de son rang. Les hommes le savent bien et ils se
tournent de côté pour lamper quelques gorgées hors du regard des femmes
qui font semblant de ne rien voir mais auxquelles le sacrilège n’a pas
échappé.
Et Malala songe moi, ma sœur, je l’aurais laissé crever de faim dans
son trou. Mais non. Deux fois par jour, fallait qu’elle y aille. Deux fois par
jour, elle lui portait à manger et à boire dans sa cellule, elle avait si peur qu’on
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ne l’empoisonne, sa triste fille. À la fin, elle était exténuée, elle se traînait
pour arriver jusque là-bas.
Et le frère de Gus, l’avocat, le Bâtonnier du Barreau, celui qui a un
compte au Crédit Lyonnais à Paris, qui ne tolérerait pas un grain de poussière
sur sa petite VW bleu marine qu’il fait astiquer chaque matin par son gardien,
l’avocat se dit : ça ne va pas me rapporter un sou cette affaire-là, y a rien de
bon là-dedans, ça va être comme l’histoire de Gus à Diego…
Et Rasazy, une sœur cadette de Lena, une belle femme au teint d’ambre
clair qui se rengorge dans son lamba, Rasazy qui a mené son destin de main
de maître en épousant un riche ingénieur de la SOLIMA, qui a largement de
quoi financer les études de son fils au Lycée Français de Tananarive, Rasazy
songe tout de même, ma sœur, c’est la seule qui a vraiment tout loupé, soit disant que l’autre était de si haute lignée, elle en était si fière, eh bien on voit
le résultat. Rasaza estime que c’est à elle, maintenant que la matriarche n’est
plus là, de reprendre la haute main sur la lignée et elle se demande comment
évincer Nirina dont l’autorité naturelle s’affirme déjà tandis que la veillée se
poursuit.
Et Gus baisse la tête et ne trouve pas grand-chose à dire entre les
chants, il se souvient et est bouleversé en se souvenant…
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Et les dames resserrent leur lamba autour de leurs épaules car elles
commencent à frissonner et elles cherchent du regard un endroit discret où
elles pourront se soulager quand l’envie deviendra vraiment trop pressante.
Et Gus, Gus au regard noyé d’alcool, au costume râpé et luisant, aux
mocassins de skaï écornés mais un Gus qui sait encore se tenir droit, qui a été
si beau et qui garde de son ancienne beauté un sourire charmeur et des dents
admirablement rangées et blanches, Gus songe, quand même, elle m’avait
ouvert la bouche comme à un cheval pour voir l’état de mes dents.
Il n’ose pas raconter, ni même penser, qu’ils avaient fait autrefois un
mariage d’amour, Lena et lui, qu’elle était belle à mourir quand il l’avait vue
pour la première fois au patronage de Tamatave, que c’était pendant une
séance de cinéma et qu’il l’avait fait rire en lançant une boutade et qu’elle
s’était retournée et que c’était comme ça qu’il avait été ébloui. Et que par
chance elle était assise parce qu’il faut bien reconnaître qu’elle avait les
jambes torses. Il n’ose pas raconter qu’il l’emmenait en cachette sur son vélo
et qu’ils allaient s’embrasser derrière les docks sur le port et que le père de
Lena les avait mariés en quatrième vitesse parce qu’il avait peur que sa fille
ne tombe enceinte… Oh, la mère de Gus avait bien fait sa difficile parce que
Lena, bien que de souche honorable, était d’un rang inférieur à lui… Mais
Léna avait pardonné à la famille, elle s’était même admirablement comportée,
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rendant, comme il convenait, ses devoirs à sa belle-mère. Lena était une fine
mouche et savait y faire.
Michèle F.

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