Les blés doivent être encore verts sur le versant espagnol des Pyrénées, entre Huesca et Saragosse, mais aussi sur la Meseta, le haut plateau castillan qui mène à Madrid, la seconde ville la plus haut perchée d’Europe (657 m) après Andorre-la-Vieille (1013m) au climat continental : froid l’hiver et brûlant l’été. Ville proche et lointaine à seulement 600 km de Pau, Madrid est à la confluence de différents styles architecturaux, d’un urbanisme composé de larges avenues et de rues piétonnes, le tout constituant un ensemble qui traverse l’Histoire et le quotidien de 3,5 millions d’habitants, entre modernité (la gare d’Atocha) et passé proche ou plus lointain (le Palacio Real, le musée du Prado, le parc du Retiro, la Plaza Mayor, etc). Madrid est une ville pleine de contrastes et dans un premier temps y faire quelques pas pour plus tard, dans un autre article, en exposer d’autres aspects. En route!
Maria, prends ton accordéon, je voudrais tant être
Cet acrobate que de tes doigts
Si fins de finnoise
Tu laisses filer sur l’horizon
Maria, du désert blanc la vie des ours, ma renne
Aux chapelets d’ivoire de ton accordéon
Laisse fuser l’histoire
D’un pauvre lion des neiges
Qu’aucun amour, si bien,
Ne fait danser.
Mais d’imposture
de lenteurs
sans vertu
A ton rythme, s’évertue.
Frimas de tes doigts sur sa peau
Dense
Fais danser l’ours à ton pas
Finnois
Juste, juste
D’un claquement de doigts,
Fais danser l’ours
Le réveil est pénible
Il fait peine au travailleur
Le jour aussi se lève
Sur le ventre
Fatigué des hommes
Pose
Petit matin
Un baiser frais
Sur leur ventre en retrait
Pose tes chaudes lèvres
Loin des oreillers
Flemme si délicieuse
Qu’on ne peut
Qu’embarrasser
Au son de l’accordéon de
Maria Kalaniemi
Demain je monterai
M’excuser
Poser au pied de ce soleil
Qui me nourrit
La lumière.
Je m’excuserai
De n’avoir rien trahi
Mais de cette ombre
Qui parfois me suit
Je livrerai le fruit.
Le soleil, demain,
Convoquera à l’aube
L’Assemblée des anges
Pour me juger.
Est-il apte
A aimer?
Nuage ou éclaircie
Aimes-tu cet homme de peu?
Soleil et pluie toujours
Partagent l’horizon
Nous jugerons, nous,
L’Assemblée des anges.
Demain je monterai
Sans excuse
Poser au pied de ce soleil
La vérité des hommes
Qui nourrissent les pierres
D’amours légendaires.
AK
11 06 11
La traversée fulgurante d’un fuseau horaire dans le mauvais sens et l’attente des résultats des élections au journal de vingt heures du week-end dernier ont été épuisantes. Pour nous requinquer, nos amis Paolo, Marco, leurs épouses Laura et Paola, ma femme Myrtha et moi, avons décidé de nous faire une semaine sucres lents, c’est à dire de ne manger que des pâtes. Donc, autant vous dire qu’en ce samedi matin frisquet de la fin mai, nous sommes sur-équipés pour franchir la distance qui nous sépare des trattorias, et de Pâques à Rome est désormais à portée de fourchette, même s’il nous faut décoller de nos chaises pour nous y rendre.
Parler de pâtes avec des italiens est en soi un voyage fabuleux. Un sujet intarissable, qui se détaille avec minutie, se savoure dans les mots autant que dans les palais. Les français, en comparaison, ont leur pendant avec les fromages, mais parlent trop souvent la bouche pleine et leur haleine altère l’excellence de leur réputation.
Si la légende raconte que Marco Polo aurait introduit les pâtes en Italie à son retour de Chine (1295), ce qui n’est pas avéré, nul doute que l’origine chinoise de ce produit fait acte (découverte en 2005, sur les rives du fleuve Jaune, de pâtes datant de quatre mille ans, fabriquées à base de millet -date qui correspond également à l’apparition du jeu de Go, et dont bien des siècles plus tard, deux gourmets s’inspireront pour créer un petit guide gastronomique (à reliure jaune en 2011)-).
Mais on en trouve trace également dans les bas reliefs étrusques (Ve siècle avant JC)-avec mode d’emploi et indication des fournitures-, les écrits du géographe arabe Al Idrisi en 1154 (mais les conquérants musulmans les importèrent dès l’an 800 -Sicile, Gênes…-).
Bref, tout cela pour dire que Paolo nous instruisit dès lundi sur les origines de ce produit composé de farine, de semoule de blé dur, d’épeautre, d’oeufs, de sel (en Occident et de nos jours). Mets fumant autour duquel nos appétits s’aiguisèrent toute la semaine.
Laura égrena en chantonnant un chapelet de petits noms: fettucine, pelmeni, ravioles, penne lisce rigate ziti, bucatini, girandole, fusilli lunghi, capellini, Myrtha enchaîna sur escargots, radiateurs, oreilles, crêtes de coq, roues, hélices, noeuds papillons (farfalle)…
Nous discutâmes pâtes au pesto rosso, carbonara, portofino, bressanes, bolognaises, au safran, au mascarpone, à la feta et aux poivrons, à la crème, à la mozzarella… Nous évoquâmes les grands faitouts suffisamment remplis d’eau bouillante dans lesquels jeter en pluie les spaghettis, en évitant de ralentir l’ébullition, ce qui tendrait à faire se coller les pâtes entre elles, de l’inutilité de verser une goutte d’huile d’olive durant la cuisson, nous commentâmes les élections passées et futures en grignotant des gressins au sésame, ouvrîmes les portes de l’abîme nucléaire japonais, conspuâmes les tyrans du bassin méditerranéen, regardâmes la middle class américaine pousser ses caddies à la manière d’Anna Blum, dans la trilogie new yorkaise de Paul Auster, tournâmes nos yeux vers Lampedusa, vers les mégapoles effrayantes poussant en verrues explosives, vers les conflits sans fins et les confins de la vie dans des résidences hyper sécurisées, nous bûmes du vin, de l’eau pétillante, nous aimâmes le regard de nos femmes tournés vers nous, nous oubliâmes même le pourquoi, tout une semaine durant, nous ne mangions que des pâtes.
Sans aucun doute était-ce pour donner un peu de goût à nos vies calfeutrées, pour cause de radioactivité excessive au seuil de nos misères à venir. Mais surtout, parce que nous n’avions plus le choix.
AK Pô
28 03 11
Ce n’est pas une mince affaire que d’avoir carte blanche pour raconter tout et n’importe quoi au sujet des petits vieux porteurs de cartes vermeilles, des prolétaires et employés munis de cartes oranges et de racketter les possesseurs de cartes bleues tout en vidant la tasse de café carte noire du voisin de comptoir. Sans parler des amateurs de cartes routières et de leurs cartes grises et vertes. Bref, chacun en aura pour son grade chromatique. Chacun pense être le seul à avoir sa carte blanche, ce qui est un atout majeur pour tricher à loisir dans les jeux de société humaine et discourir sans ambages des vertus de la plus fieffée mauvaise foi. Vous voilà prévenus, mais non encore incarcérés.
Au début, un simple désir de se bidonner, mais aussi de se bigorner dans l’eau salée des geignards, des contre-tout, des défaitistes et des tristes sires, qui pleurent sur tout et ne font rien pousser, ni herbe, ni sentiments, ni visions positives d’un monde qui en a tant besoin.
Prenons les vieux et leur carte vermeille (du latin vermiculus, petit ver, vermiceau), et comparons la couleur rouge sombre de leur incarnat pathétique à celle du petit ballon de Saumur-Champigny posé devant leur nez. Comment ne pas compatir face à l’intolérable similitude de ces pigments cochenillesques? Comment ne pas s’apitoyer devant le désastre de la vieillesse accoudée au comptoir avec son nez cramoisi et ses mains tremblantes? Le moindre patron de bistrot ne saurait enrayer la descente fatale qu’en offrant sa tournée, mais baste, le petit vieux est là du matin au soir, et le bistrotier aurait vite fait de mettre la clé sous la porte s’il se montrait généreux. La carte vermeille est à l’image des personnes âgées, rouge assombri de honte et de solitude mêlées, sans même un petit biscuit à tremper dans son verre. Du temps de Goupi Mains Rouges (film de Jacques Becker 1943), le vieux planquait son or dans le balancier de l’horloge franc-comtoise, maintenant il se dore au soleil, comme une grappe de raisin bien mûre, en regardant passer les corbillards pour en ressentir in extremis la dernière ivresse.
Les porteurs de carte orange, désormais appelée Navigo (orange étant réservé aux ukrainiens, aux esclaves de la téléphonie mobile engagés pour deux ans par contrat et aux prisonniers immobiles qui n’ont pu régler la facture pour des raisons diverses, pour le surendettement dont l’Etat est pourtant le modèle du genre), sont les convoyeurs de la longue maladie du travail: le transport. Chaque jour des millions de personnes se rendent à leur boulot en empruntant des parcours aux durées interminables, quand la ville n’est plus possédée que par des banques, compagnies d’assurances et autres holdings financières qui se gobergent dans des immeubles de grand standing, laissant certains quartiers se paupériser sans y apporter la moindre contribution rénovatrice. La misère est le pendant du luxe, la grande ceinture banlieusarde le ventre creux des salariés. A 800 euros mensuels les logements de 9m² intra-muros, on comprend qu’il faut navigoter sans barguigner, si on veut vivre un tant soit peu de son travail situé à perpète.
Pour déterminer l’écart social qui distingue une carte bleue d’une golden card, une règle graduée en kilomètres suffit. Du Luxembourg aux îles Caïmans, la mesure est simple. Du compte en banque local aux commissions et frais de gestion de ladite banque une règle d’écolier suffit amplement pour délimiter le client. Les agios et autres emprunts consentis sont autant de coups de réglette en métal sur les doigts des mauvais élèves. L’argent frais est toujours bienvenu, les pépins imprévus serviront toujours le même jus profitable à la santé du prêteur. C’est la loi du genre, du bandit de bon aloi, qui n’aide que celui qui l’aide à en faire sombrer d’autres. Le bleu est une couleur froide. L’expression n’y voir que du bleu est exemplaire, dans ce contexte.
…Sans parler des amateurs de cartes routières et de leurs cartes grises et vertes. A la moindre infraction, la dégringolade. Pièces jaunes solidement scotchées au fond du porte-monnaie, points enfuis dans l’obligatoire mise à pied sans jugement de valeur, de raison, de cause à effet. Circulez, il n’y a qu’avoirs pour l’Etat et primes de rendement pour l’agent verbalisateur. Éduquer les foules automobiles, vous rêvez, monsieur, ce sont tous des déviants potentiels, des criminels de la vitesse, des délinquants du volant sans permis ni assurance, des écraseurs de piétons et de cyclistes qui ne respectent rien ni personne. Verbaliser, sanctionner, faire raquer, banquer, payer, voilà la seule formule applicable pour ces demeurés motorisés. Vous vouliez voir du pays, traverser des contrées tranquilles, admirer des panoramas inhabituels? Alors, restez chez vous, regardez la pub pour les bagnoles à la télé, et oubliez que vous n’avez qu’un moyen de vous évader: la misère qui vous mène direct sur la voie du garage.
Apprenez à tricher avec la bonhomie d’un monde qu’on vous décrit parfait, nickel, royal, adamantin, fait pour les honnêtes gens et construit par des gens encore plus honnêtes. Sinon, devenez sourds, muets et aveugles, trouvez un coffre vide dans une banque genevoise et achevez-y votre vie sur un matelas d’humanité moisie.
AK Pô
08 07 11
La vie de Sarah Bernhardt est à la dimension de son talent : immense. Les articles de Wikipédia et de Loucrup65 sont à lire dans leur intégralité, je n’en cite que de courts extraits, mais la tragédienne que fût Sarah Bernhardt mérite l’attention (et quelques minutes de lecture, donc!)
Les photos qui illustrent cet article concernent sa résidence et la pointe des Poulains, à l’extrémité de Belle-Île en Mer, où elle se rendait fréquemment. Voici ce qu’en dit Wikipédia (extrait):
« Sarah Bernhardt a séjourné plusieurs années avec ses commensaux — qu’elle appelait « sa ménagerie » — dans un fortin militaire désaffecté qu’elle avait acquis en 1894 au lieudit « La pointe des Poulains », à Belle-Île-en-Mer (île que lui avait fait découvrir son portraitiste attitré Georges Clairin)62. À côté de ce fortin elle avait fait bâtir, décorer et meubler la villa Lysiane (le prénom de sa petite-fille) et la villa Les Cinq Parties du monde, travaux importants qui lui coûtèrent plus d’un million de francs-or, somme considérable pour l’époque. Elle s’installa quant à elle dans le manoir de Penhoët, un manoir de briques rouges, disparu lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale ; qu’elle avait acheté, car elle le jugeait trop proche de son fortin, et aussi plus confortable. En 1922, infirme et malade, elle vend ces propriétés, où un musée lui est consacré depuis 200763. Le musée Sarah Bernhardt de Belle-Île-en-Mer peut se visiter au cœur de la citadelle Vauban dominant le port de Le Palais. Le fort à la pointe des Poulains et ses abords ont été aménagés pour faciliter les visites. »
Elle fréquentait également les Pyrénées (à Cauterêts), ainsi que le raconte cet article du site Loucrup65 dont je cite un extrait ici-dessous :
« Sarah Bernhardt (1844-1923) était une très célèbre actrice de théâtre, connue aussi pour ses excentricités, surtout vers la fin de sa vie.
En 1870, pendant le siège de Paris, elle transforme le théâtre de l’Odéon en hôpital militaire et y soigne le futur maréchal Foch qu’elle retrouvera quarante-cinq ans plus tard dans les tranchées de la Marne.
Gambetta, Flaubert, Rostand ou Guitry, tous sont ensorcelés par la « Voix d’or ». Elle invente les tournées mondiales et parcourt le globe jusqu’en 1917, sous son chapiteau géant, dans des tournées marathon de New York à Moscou et de Dakar jusqu’à Honolulu ! Partout le public lui fait un triomphe et les recettes se comptent en millions. elle survole Paris en montgolfière, dévalise le zoo de Liverpool s’offrant un bébé guépard, un loup et sept caméléons, remonte sur scène après l’amputation d’une jambe (dont le cirque Barnum lui offrira – sans succès -une fortune !).
Elle dort parfois dans un cercueil capitonné qui trône chez elle.
Un an avant sa mort elle donne encore une série de galas au bénéfice des travaux de Marie Curie. Bref, pas vraiment quelqu’un d’ordinaire !«
Le silence est dehors et la parole donnée enfermée dans un placard doré. Perché en haut du merisier d’Amérique qui masque la vue des riverains sur les montagnes, Baron le chat ronfle. Comme les humains, l’attente de l’aube, l’espoir d’une vie meilleure, Baron rêve. Dans son cervelet de chat féral courent les souriceaux croquants, les croissants de lune, les moineaux célestes, les mamies nourricières, les laitiers en colère. Ses moustaches frémissent, le vent s’est levé avant tout le monde, enfin presque, car déjà le balayeur municipal chevauche son balai, entame la danse folle du ramassage des feuilles d’automne qui jonchent le plancher des vaches. C’est un curieux être, songe Baron, aux mouvements étranges. On dirait qu’il pagaie, se frayant un passage dans l’uniformité d’une eau boueuse, sillonnant en clapotis crissants l’onde feuillue épaisse, éparpillant en rythme soutenu la symphonie des arbres sous l’œil nyctalope de la reine de la nuit. Le silence est dehors, diffusé par le vent, et, à la pointe de l’aube, émerge peu à peu la parole donnée tenue en laisse. Les premiers chiens s’ébrouent parmi les feuilles en tas. Le balayeur est au bistrot. Le premier petit noir de la journée, commente le patron avec une pointe d’ironie et une goutte de calva pour arroser le café. Le ciel est au-dessus de la peine. Planqué dans la lumière des néons et les ardoises des clients indigents.
Les nouvelles du jour retiennent l’attention. La tension monte au plafond et le ciel leur tombe sur la tête. Quand je pense qu’on dépense des millions pour ces clubs de sportifs, ces fainéants, lance le Mozart du zinc, alors qu’il y a dehors toutes ces feuilles à ramasser. Le balayeur ne réplique pas. Il l’a mauvaise. Il pense in petto à son boulot qu’un fauché a failli lui voler, un agriculteur réfugié climatique des campagnes ossaloises. Un grand gaillard au teint laiteux pasteurisé. Heureusement, il ne parlait pas français ni n’avait ce bon sens citadin qu’apprécient les édiles locales.
Baron le chat s’est réveillé. Léchouilles et griffes striant l’écorce du merisier, gymnopédies eriko-satiennes amorcent sa conquête du jour. Les rêves ont fondu dans la clarté primale, le silence urbain se dissout dans l’agitation et, progressivement, la promesse d’une belle journée prend la parole. Le balayeur se déleste de son faubert et ramasse les feuilles à la pelle. Entassées dans sa camionnette avec vue sur les montagnes, elles maudissent les palmiers, les sapins, les agents du fisc, et finissent par partir en exil au domaine de Cerce*, afin de garnir d’ombres claires le placard fugace et poétique où sommeille André Frédérique et dort Géo l’Hoir, pharmaciens émérites vaccinés contre la marchandisation du risque de contagion épizootique. La fuite des feuilles mortes blanchit les manuscrits, et Baron note dans son agenda de greffier que ce satané Italo Calvino ne lui a toujours pas écrit pour lui apprendre comment descendre de l’arbre sur lequel il l’a perché. Comme de plus, cela fait un bail qu’il trône là-haut, l’envie lui prend de miauler à hue et à dia, ce qu’il décide alors de faire. Et voilà notre chat hurlant comme un beau diable à la cime d’un merisier d’Amérique, se fendant d’un cri de sirène dont l’écho se répand jusqu’à Copenhague, en passant par la Hague, ameutant les mamies nourricières, les laitiers en colère, les pompiers qui vénèrent leur sainte Barbe mais ne s’ennuient jamais. Les riverains, de leurs fenêtres, envoient des pétitions en forme d’avions ravitailleurs en papier crépon exigeant la découpe en tranche de cet arbre qui masque la vue sur les montagnes, menaçant les édiles de soutenir le bon sens paysan, ce grand gaillard déraciné que bien des maires aimeraient avoir à la maison pour préparer la garbure. Mais rien n’y fait. Le monde campe sur ses positions. Baron tire la langue et sourit: le silence retombe sur la tête des gens comme des feuilles d’automne. Demain matin, avant l’aube, le balayeur reviendra danser avec son balai. Rien n’est perdu, que le temps qui passe.
AK Pô
31 10 09
(*) Cerce: Terre élue des ringards, province hantée par les cerceux, les cacoches, les vivantes ribondes. En réalité tentative de mythification de la boîte. (in « dictionnaire du second degré » d’André Frédérique , revue « non-lieu », 1980)
le (vrai) domaine de Sers est un vaste lieu comprenant notamment l’hippodrome et les pistes d’entraînement des chevaux, ainsi que les serres municipales de la ville de Pau
Est-ce nous qui dansons ou la Terre qui tremble ? (Nougaro)
Bonjour monsieur m’a-t’il dit, vous savez que vous êtesUn imbécile, un crétin, un moins que rien,J’ai répondu oui et il a souri. Il a surenchérit :Et moi pour qui me prenez-vous , votre sosie,Votre maître à ne pas penser, à un détail de vos saloperies ?Je n’ai rien répondu. Je le connaissais depuis des tempsImmémoriaux, j’avais travaillé pour lui dans ses vignes,Et malgré qu’il eût rasé sa longue barbe blanche je l’avais reconnu.J’avais bien connu le père et aussi le fils, qui sentait le poissonLe vin et la mie de pain, qui se parfumait aux fruits de la Passion,Je me souvenais des appels de sa mère irradiée au front sans une rideDe ces parfums d’aloès de ses lessives aux pétales de VéroniqueSi tendance avec l’huile d’olive et l’espérance écologiqueElle qui était si douce et jamais n’avait entre ses cuissesMis le moindre coton que dans d’autres contrées les nègresRamassaient sous le soleil ardent, que Lui-même fouettaitPlein de miséricordes, d’usines textiles et de cordes penduesBonjour monsieur m’a-t’il dit, vous savez qui vous êtesUn imbécile un crétin un moins que rienAlors ce ciel vous appartient, prenez aussi Marie et mon gaminJ’en ai marre de respirer à la maison les odeurs de poissonLe vin répandu sur la nappe et cette mie rassie qu’on sert chaque dimancheAux ouailles défraîchies, et j’en ai surtout marre de cette viergeQui ne s’abreuve que d’eau bénite, renverse mes alcools divinsSur le napperon de la table du salon. Prenez-tout, pauvre homme,Je vous donnerai même mes mains pour tout débarrasser, et une cigaretteDont le mégot brûlant répandra en flambant les fragrances futilesD’un Dieu qui n’en peut plus d’être si inutile, qui pourtant bande encoreDans les esprits fragiles, tel un serpent habile qui fait corps avec vousAimables imbéciles, crétins et moins que rien, un Dieu fragile et douloureux.AK28 04 19
Retrouvé dans un magazine, « Photo », de 2013, ce photographe et ses gentils toutous (braques de Weimar), mis en scène dans un amusant petit doc :
photo d’illustration repiquée du magazine, mais c’est pour la bonne cause!
Rue de Liège la vie a parfois un goût de bouchon. Mais quand le vin est tiré, il reste alors dur à avaler. On a beau dire, la table est mise.
Comme il surveillait sa ligne avec attention il hésita à se faire cuire l’œuf que lui avait obligeamment donné sa voisine. C’était le dernier lundi du mois, période où, généralement, les cordons de la bourse sont tirés à l’extrême. Rue de Liège, en bas de chez lui, le bouchon du soir tirait son chapelet de voitures et le goût lui vint d’un vin léger, blanc et sirupeux, coulant dans son gosier au rythme de la circulation automobile. Mais le médecin lui ayant conseillé (vivement) de surveiller sa ligne, il préféra tourner le dos au réfrigérateur et se trouva de fait devant la fenêtre de la cuisine, à regarder mornement le flux incessant des véhicules.
Manger une orange, pour compenser le petit verre, lui vint à l’esprit, sauf que les oranges, il les avait apportées à son fils la veille, pas loin de là, rue Viard, un endroit à couper l’appétit, sinon les têtes. Son fils, connu au parc Lawrence sous le sobriquet Le Bel Emile, venait d’écoper d’une peine qui, en comptant les jours, ferait pousser ses cheveux de soixante quinze centimètres, du moins l’avait-il calculé ainsi, en lisant Science et Avenir des Prisons Françaises. Ça lui mettait bien le mistigri de savoir son fils encagé, mais en même temps ça libérait de la place dans le trois pièces, et dans le placard restaient quelques paquets de pâtes et un pot complet de sauce tomate (sans parler du fond de parmesan dans sa boite cylindrique). Et puis, ces gens dans leur voiture, songeait-il, ne sont-ils pas eux-mêmes prisonniers, seuls, attachés, obligés de manipuler des manches, des volants, appuyer sur des pédales, le tout pas même gratis et dans la mauvaise humeur, avec les hauts-parleurs à bloc qui restituent le message ambiant: crise, crise, crise. Comme ses nerfs fragiles (avait dit le docteur d’un ton paternel).
Mais il avait de bons moments, le père Léon, quand sa santé échappait à sa surveillance. De l’autre coté de la rue, sur l’esplanade arborée, les pétanqueurs tiraient, pointaient, s’enguirlandaient. Parfois passaient de jolies femmes qui lui rappelaient sa jeunesse et d’autres, très moches, son présent. Il vit même un jour passer sa propre femme aux bras d’un inconnu. Depuis, il élevait seul le Bel Emile, et maintenant, il surveillait sa ligne comme un écrivain ses fautes de syntaxe. A une époque, pour compenser l’absence, il avait pris un chien, un jeune traîne-rues du nom de Toutouzouzou, mais très vite celui-ci lui rendit la vie infernale. Outre les sorties obligatoires, le chien courait après les boules et le cochonnet, mettant en fureur les sportifs sexagénaires. Or, le chien avait ses habitudes et ses rendez-vous étaient fixés plusieurs jours à l’avance. La polémique éclata entre le maître et l’animal. Le passage opportun d’une grosse moto mit fin à leur vie commune: du chien ne resta que la laisse, de l’homme la prime d’assurance que le motard dut verser (la vitesse excessive fut attestée par les boulistes, témoins du drame). Mais le chien se vengea, depuis sa niche céleste. Le père Léon, dans ses habitudes solitaires, fit de moins en moins d’exercice et se retrouva, un beau matin, incapable de se lever. Le Bel Emile, qui était une véritable crapule, en profita pour vider frigo, placard, gamelle et caisse noire de son père. On le retrouva en Ontario deux semaines plus tard, un mandat de recherche international à ses trousses: il avait vendu un pâté de maisons (quartier historique du Hédas) à un anglo-américain sans scrupules dont le nom fit par la suite le tour du monde des affaires, qui est bien différent du tour du monde des touristes, que l’on alpague à chaque escale. Le médecin qui l’ausculta lui demanda chez quel banquier il avait souscrit son assurance vie, mais le père Léon garda le silence. Alors le médecin, pour l’enquiquiner, lui intima de surveiller sa ligne, s’il ne voulait pas y laisser la vie. « Qu’est-ce qu’elle a, ma ligne? » demanda le père Léon. « Elle vacille, elle tremble, elle blanchit, elle tourne en bourrique! ».
Ce furent alors de longs jours d’angoisse. Tel sœur Anne, il surveillait l’horizon, la rectitude des bandes peintes, des colonnes de voitures, l’alignement des arbres de la place, des bordures de trottoir. Du matin au soir. Il regardait aussi son ventre couinant, avec terreur. L’embonpoint cauchemardait ses nuits et la peur de franchir la ligne jaunissait son teint. Un mal irrémédiable le travaillait au corps, à l’âme, lui qui, bâti comme un chêne, vivant rue de Liège, avait tenu la dragée haute aux bourgeois quand il était bistrotier à Toulouse et servait son muscat à bas prix sur des tonneaux en plein centre ville. Ah, ces petits verres qui font les grandes rivières où l’on finit par se noyer, il les avait en tête lorsqu’on frappa à sa porte. C’était la voisine. Quand il ouvrit la porte, elle s’évanouit dès qu’elle le vit. Non, il n’avait pas mangé l’œuf empoisonné. Oui, il était toujours vivant. Et jamais le médecin ne saurait auprès de quelle banque il avait souscrit son assurance-vie. Dans l’escalier, on entendit un chien aboyer, puis japper. Ce n’était pas le sien, mais la montée des marches quatre à quatre lui rappela quelqu’un. Le Bel Emile s’était évadé.
Alors, tout doucement, le père Léon verrouilla la porte et fit le mort quand son fils tambourina. Il le fit si bien qu’on le retrouva raide et droit comme un i au petit matin, semblable à un point Anémique prenant le plus court chemin qui le relie au mot FAIM.
AK Pô
22 04 09
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