lettres à Henriette (1973-1980) : 1978 -1-

Paris, 14 avril 1978 13h30

Je pense descendre à Pau pour le week-end de début mai (jeudi-vendredi-samedi-dimanche). Ils ne font pas le pont, mais je le ferai (sauf inconvénient majeur). Me payeras-tu le retour ? (+ ou- 140 Francs) car je viendrai certainement en train.

M’offriras-tu l’hospitalité, couvert et alcool (peut-être pour 2 pour une ou deux nuits). Si je descends à Pau, plus exactement Soum, c’est pour me reposer. Alors, pas de traquenards sournois. J’arriverai sans doute avec Mir le vendredi, si j’arrive le matin à Orthez (vendredi). Je te telephonerai de Paris avant. Ci-joint ta lettre. Que les papiers à signer soyent prêts s’ils le sont. Pense à ma trousse de secours.

J’aurai plaisir à voir Syl.

Tchao

20h30

Un post scriptum important se trouve au verso

Tu recevras, de quinzaine en quinzaine, une somme par mandat-lettre d’environ mille cinq cents francs. A partir de samedi de cette semaine (en huit à l’heure où j’écris), soit le 22 avril (date où elle sera postée). Cet argent, je te l’envoie non par gaité de cœur, mais simplement pour « dégorger » le livret de caisse d’épargne car l’on ne peut retirer que 1500 fr par semaine, et nous risquerions, vers le mois de juin, de devoir attendre cinq semaines ou plus (?) pour pouvoir retirer le tout. Il va sans dire que ce pognon, je tiens à l’avoir entier quand il me le faudra au mois de juin/juillet. Pas de spéculations avec. Nous réglerons tout ça début mai. Je serai accompagné de mon huissier-greffier du diable dont la signature suit :

signature….Hugh !

Ce soir au menu : superbe paëlla. J’espère que tu me mitonnes de bons petits plats et de bons alcools. Please, réponse rapide !!

Paris, 17 août 1978

Henriette,

1 j’ai fait un chèque de 1000 fr

2 « « «  de 500 fr

3 Babouch vire sa paye sur mon compte, soit 2600fr

4 il y avait 3975 fr d’après ton coup de telephone ;

5 3975-1500= 2475 fr

6 2475+2600= 5075 fr

Cela est clair et net.

Si tu reçois du courrier administratif (sécurité sociale, PTT etc) ouvre-le.

Si les PTT écrivent pour demander un reçu d’ »ordre de reexpedition definitive » du courrier, il se trouve dans la grande enveloppe.

S’il y avait un chèque dans une enveloppe de la sécu-sociale, et que tu ne peux le virer sur le CNE de B., tu le reexpediras à l’adresse que nous te donnerons, afin que B, y indique au dos qu’elle le verse sur mon compte. Ces chèques étant valables deux mois.

Nous partons le cœur joyeux car toutes ces histoires en deviennent pénibles. Pour l’instant, tout est clair. Pas d’embrouilles inutiles please.

Je t’embrasse ainsi que les autres y compris le chat.

vignette: Guido Cadorin (1892-1976)

lettres à Henriette (1973-1980): 1977

Paris, le 9 novembre 1977 au soir

Un mot rapide pour différentes choses… La primera para decirte que es, ahora, impossible ir à Islande, parce qu’il nous est impossible de rechanger les couronnes islandaises en toute autre monnaie. Donc, nous serions obligés d’y vegeter et la porte canadienne nous serait close. Hors, j’ai surtout envie d’aller au Canada ! Nous voici relegués à passer l’hiver à Paris. Après une semaine de recherches, nous avons trouvé une chambre meublée assez grande puisque divisée en 3 pièces (dont 2 petites bien sûr) pour environ 500 francs par mois. Ça spécule dur dans les parages !

Ensuite, pourrais-tu m’expedier une paire de grands draps, mon courrier (?), et ce que tu voudras à l’adresse indiquée, ainsi que quelques mots sur les Baléares ;

+un jeu d’échecs pliable qui est à Soum

Tchao

Hasta la vista

See you later

Auf wiedersehn

Reprise le 11/11

Le week-end prolongé étant une embûche pour chercher du boulot, il sera sans doute nécessaire que je t’emprunte des sous pour payer le loyer le 1er décembre. A moins de recevoir l’argent des taxes anglaises (*). Je m’engage à te rembourser avant le 1er janvier 78. Je pense bosser dès le 20. Mais je n’aurais pas assez en une semaine (même à 2).

Nous avons dû payer l’agence + des fournitures + cartes transport à 50 fr/mois, etc. Il nous reste environ 400 fr qui suffiront à finir le mois et un peu plus…

(*) note 2019 : nous avions travaillé dans une fish factory aux îles Shetland (Ecosse) de mai à septembre 77 et espérions que les taxes (33% du salaire -1£ anglaise/h) nous seraient reversées. On n’en a jamais vu la couleur ! Notre but étant au départ de poursuivre vers l’Islande, d’où l’épisode des couronnes non rechangeables en $, £ ou francs…

Chambre 18

Hotel de la Providence(!)

84 rue René Boulanger

75010 Paris


Paris 24 11 1977 20h30

En un rien de mots je t’annonce que j’ai reçu aujourd’hui les draps qui sont déjà le début du rêve, sans compter les éléphants qui me servent de traversin dans le même teint.

Je bosse depuis lundi chez Lanvin (le tailleur) comme coursier, et, demain étant la sainte Catherine, fête des couturiers, je ne travaille pas et suis payé.

Bref, la crise économique se résoud peu à peu et le moral remonte en conséquence…c’est tout pour aujourd’hui !

lettres à Henriette (1973-1980): 1976

Tel Aviv le 25 mars 1976

Depuis les deux mois que je me cache dans la forêt du bois de Pau, il m’a fallu beaucoup de patience et d’instinct pour subvenir à mes besoins. Bien qu’en ayant émis le désir le plus féroce, ce n’est que ce matin qu’un contrebandier m’a enfermé dans sa musette afin de me receler à un riche homme d’affaires qui m’a lui-même transporté jusqu’ici. L’histoire n’aurait rien d’extraordinaire si je n’ajoutais le fait -étrange- que tout ceci est faux. En vérité, nous sommes en Israël depuis lundi par l’avion Athènes-Tel Aviv. Nous avons trouvé du travail ici, au youth hostel (auberge de jeunesse), logé nourri payé environ dix francs par jour. Je peins et Isa cuisine. Cela nous assure la survie et la non dépense de nos minimes ressources (350 francs chacun). J’essayerai de travailler plus tard pour gagner plus d’argent du coté de Eilat (comme mercenaire -c’est faux-), afin de pouvoir soit retourner, soit continuer -je pense-. Je me refait une santé qui s’était un peu étiolée. Huit heures de travail par jour, mais assez tranquille pour le moment. Nous restons ici jusqu’au 15 avril minimum, avant d’aller vers Jérusalem ou autre. Tutti va bene. Pour écrire -je n’ai rien reçu à Athènes, à mon grand étonnement-voici mon adresse:Youth Hostel Tel Aviv Israël. Hier soir -damned-j’ai bu du whisky à mon grand plaisir -j’en rêvais-. Bon, afin de ne pas sombrer dans la banalité, je vais me coucher. See you later.

Reprise le 26/03. Encore une journée qui s’achève par un sommeil bien remontant. Je mange beaucoup. Il y a peut-être une ouverture pour faire la saison ici, jusqu’en septembre, de travailler non comme « volontaires » mais comme permanent. Nous verrons d’ici peu selon les conditions (demander 50£ par jour – 1£ israëlienne= 0,60 fr environ) entre autres. Bref avec le temps nous verrons, demain c’est le jour du sabbah (samedi), mais nous travaillons quand même. La faune d’oiseaux est assez admirable et surtout différente. C’est dingue la part que prend le travail sur l’imagination : regarde, je suis tombé de plain pied dans la banalité quotidienne. La seule chose qui me réclame, c’est le lit étroit comme le Bosphore et profond comme Lautréamont. Si je reste travailler ici pour une période donc de plusieurs mois (?), je te réécrirai pour que tu m’expédies des affaires (vin rouge et livres pornos) et quelques sous (par mandat lettre international) que je rembourserai plus tard soit-en sûre (pour une fois au moins être sûre de quelque chose!). Du courrier fait plaisir. Avez-vous des nouvelles de Pat ?

Tchao bambinis

Salutations respectables à Syl

Shalom

Youth Hostel

32 Bnei Dan

Tel Aviv

Israël

Note 2019: la livre israëlienne n’était pas convertible, comme les drachmes en Grèce, et les seuls visas que nous pouvions obtenir étaient pour le Kenya et peut-être l’Ethiopie (du fait  de la forte communauté de Falashas)

les mardis de la poésie : Stéphane Mallarmé

Aumône

Prends ce sac, Mendiant ! tu ne le cajolas
Sénile nourrisson d’une tétine avare
Afin de pièce à pièce en égoutter ton glas.

Tire du métal cher quelque péché bizarre
Et, vaste comme nous, les poings pleins, le baisons
Souffles-y qu’il se torde ! une ardente fanfare.

Eglise avec l’encens que toutes ces maisons
Sur les murs quand berceur d’une bleue éclaircie
Le tabac sans parler roule les oraisons,

Et l’opium puissant brise la pharmacie !
Robes et peau, veux-tu lacérer le satin
Et boire en la salive heureuse l’inertie,

Par les cafés princiers attendre le matin ?
Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
On jette, au mendiant de la vitre, un festin.

Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
D’emballage, l’aurore est un lac de vin d’or
Et tu jures avoir au gosier les étoiles !

Faute de supputer l’éclat de ton trésor,
Tu peux du moins t’orner d’une plume, à complies
Servir un cierge au saint en qui tu crois encor.

Ne t’imagine pas que je dis des folies.
La terre s’ouvre vieille à qui crève la faim.
Je hais une autre aumône et veux que tu m’oublies

Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.

Stéphane Mallarmé

poème tiré du site Poética : https://www.poetica.fr/poeme-1173/stephane-mallarme-aumone/

lettres à Henriette (1973-1980)

Lettres à Henriette

Préambule

Mon père est mort en 1974, le jour de son anniversaire. Il avait pile 60 ans. Henriette, son épouse et veuve, est morte à son tour en 2014, à l’âge de 95 ans. La maison familiale, sans cachet spécial, a été la proie de conflits absurdes pour son rachat entre deux membres de la famille, conflits suffisants pour cisailler les liens des cinq héritiers (3 frères et 2 sœurs), tous encore vivants mais plus vieux désormais que le père. Finalement, en 2019, un accord tacite a été signé moralement pour mettre en vente cette maison familiale, inoccupée depuis plusieurs années. C’est pourquoi il a fallu vider et débarrasser les meubles, la vaisselle et la garde-robe, le linge de maison et les souvenirs de cet antre laissé à l’abandon.

C’est dans l’ancien bureau du père que j’ai trouvé, à même le parquet, en compagnie d’autres papiers et de photos familiales d’époque, un emballage translucide où ma mère avait regroupé des lettres, écrites entre 1973 et 1980, que je lui avais adressées. Ce sont ces courriers que je voudrais vous faire partager, une tranche de vie un peu bio et parfois légèrement graphique. J’ai juste masqué les prénoms/noms et certains détails, tout en laissant les textes avec les fautes d’orthographe ou de syntaxe de ce temps là. J’avais une vingtaine d’années…

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Staad, 01 12 1973 1h20

De tant de tours de force accomplis à ce jour, perdu dans des évenements qui n’ont pas d’avenant, il m’est en toute impossibilité de préjuger d’avenirs ni de rechigner un passé. Les temps de la maladie font place aux vents de l’équité, et le pays natal ne m’a donné que cette haine vitale qui s’arbore sur le front (celui des crânes, non des guerres). Dépravés de passions irrealisées, mes pas s’égarent du respect des mécanismes corporels et mentaux. L’industrie de la Joie rend l’âme du travailleur aux quartiers magnifiques de la misère socialement illégale. Voici résumée la trilogie qui m’est étrangère dûe à la situation où je me trouve. La phrase logique en intermède. Renaissent ma soif et ma faim dès que se meurent les moyens. L’hiver au terme de la mort, l’ivresse au terme de la soif. J’aimerai tant boire quelques goulées de vin vieux. Pour l’issue du païen, la mélancolique histoire, au rythme cardiaque d’un cœur qui ne cesse de battre la chamade, celle des enfants tristes de la légende humaine contemporaine. De tout ce qui ruissèle, les larmes écrasées d’un fracas de tonnerre, le tabac, l’haleine du grabbas, pour qui le ciel se bat, changer de lit, changer de corps, que faut-il faire de mes jours, de mes nuits je n’explique pas ce vide depuis le premier mot.

Tous ces mots ne traduisent rien, sauf le vide. Le vide affectif, le vide lyrique, le vide alcoolique. J’ai branché mon stylo sur une trace automatique. De ma vie présente deux choses se tirent : d’une part, ce pourrait être très bien, d’autre part je manque de moyens. C’est dommage, le coin est beau, mais froid. (Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que le remords vienne mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne) -Léo Ferré (-presque ! 2019). Cette lettre qui n’en finit pas d’être obscure comme le sont les souvenirs de plusieurs ans, peut-être est-il trop tard pour que j’aie un sens logique de pensée, mais le temps est court avant que je m’endorme et demain je n’y penserai pas etc etc.Quelques notions biologiques et botaniques.

Je ne travaille pas, il faut un permis de travail, je vivote donc parmi les hauts et les bas suisses. Bien sûr des dettes qui nous tendent les mains, des cigares bleus, des nuages verts et de la neige blanche (la seule pureté suisse). Des nuages verts me viennent deux autres expressions : l’âge vert et l’ovaire fermé ou offert. Plus de linceul à la solitude, la terre est calme comme un vin doux. Je voudrais simplement écrire sur du papier.Quelle catastrophe si cette lettre était écrite à quatre heures ! -je suis tout à fait sain de corps et d’esprit actuellement- ma seule souillure est le sommeil puisque j’en profite pleinement. Votre fils (*) s’émancipe et son seul vice restant la vie, il vous en envoie un souffle.

Blatten 4

9422 Staad

(Rorscharch, Saint Gall)

Suisse

(*) mon père était encore vivant. J’avais déserté le lycée à la rentrée précédente (admis en Terminale D) et ne vivais plus chez mes parents..

vignette: Guido Cadorin (1892-1976), « Nudo e paesaggio fiorito », 1920.

au fil tranchant de l’eau (suite et fin)

Quand au milieu du guet le lit encore rempli d’un courant vivace vînt bondir sur mes jambes, grimpa jusqu’à ma taille, je sentis sur mon front perler la sueur froide de la peur. Lutter contre ce flux soudainement vindicatif pour maintenir l’équilibre, surtout ne pas se laisser emporter dans l’eau tourbillonnante, mais braver dans l’urgence l’élément qui m’encerclait pour me faire chuter, me noyer sans coup férir. En fait, je me trompais. L’eau caressait mon sexe et chahutait mes fesses, non avec la véhémence dont je l’avais crue chargée, mais avec une espèce de tendresse sauvage, semblable à ces indiens qui descendent l’Orénoque à grands coups de pagaies, emplumés comme des grues cendrées et aussi grégaires que des palombes dans la banlieue d’Iraty. Ce n’était plus la houille blanche qui me battait les (…) flancs, mais une impertinente femme qui provoquait mes sens et menait mes instincts. J’avançais à pas lents et les cailloux glissants dansaient sous mes pieds nus, bleus et transis par l’immersion prolongée et ma peur descendue dans les champs sous-marins. Mes vêtements étaient en piteux état, s’en allaient à vau-l’eau, se dissolvant sous les doigts agiles de l’ondine charnue qui me déshabillait.

Un banc de graviers formant îlot me permit de sortir du flot pernicieux et de me mettre au sec. Quinze mètres me séparaient encore de l’autre berge, mais la sécheresse offrait à cet espace qu’il me fallait franchir l’aspect d’un bras mort aux eaux stagnantes. Des algues assoupies décoraient les galets d’une couleur verdâtre, fangeuse, et un serpent fila entre deux petits rochers. Le jour déclinait à peine, la chaleur transpirait sur les pierres en fines fumerolles. J’avais soif d’eau de source, d’eau glacée descendue directement de la cascade de Gavarnie dans mon gosier. J’étendis mes vêtements sur les graviers luisants, et, nu comme un ver, lançais pour m’amuser quelques petits galets plats qui ricochèrent entre deux vaguelettes que le courant ourlait. A vrai dire, la question de savoir ce que je faisais là ne me tracassait nullement ou, du moins, nettement moins que le niveau de mon compte en banque frisant la banqueroute. Ici mes pensées étaient moins terre à terre, mes soucis évanouis au centre de ces cailloutis baignés par la lumière et les reflets changeants du gave amaigri.

Inutile d’accrocher une corde à son cou, lestée par une lourde pierre, il suffisait ici de se laisser porter par le flot sensuel du lit torrentueux. De plonger dans l’eau éclaircie par la béatitude d’une grotte Lourdaise à la source miraculeuse et, qui sait, de donner chair à la coquine ondine qui, peu avant, m’avait donné envie d’aimer. Je crois qu’inconsciemment, c’est ce que j’attendais : une fée d’eau douce à la peau chatoyante et au goût mellifère. La plupart des femmes sont des nageuses hors pair, et je jouais aux indiens pagayant sur l’Enfer pour remonter les eaux où naviguer ensemble. Rus tranquilles fabriquant les rivières, diamants luxuriants de rencontres imprévues, au fil de l’eau le temps recomposé suivrait ainsi la tranquillité fluviale de la vie, courante et dispersée dans un unique lit.

Avalant des gorgées de soleil sous les piailleries et les chants des oiseaux riverains logeant dans les ronciers et les noisetiers alentours, laissant se faner les pétales jaunes des herbes de saint Jacques, le fenouil sauvage et la jussie ravageuse, j ‘atteignis l’autre rive en deux bonds, portant à l’africaine mon ballot d’habits sur le crâne. Des racines d’arbustes hors sol m’offrirent leurs prises ligneuses pour escalader le talus escarpé; quelques éraflures tatouèrent au passage mes jambes, mes bras, mais la berge était saine, indemne de papiers gras, de canettes de bière, de préservatifs. Le sentier, envahi de plantes excentriques, qui longeait de ses traces animales le gave, dissuadait sans conteste les adeptes fantasques des amours en milieu naturel, ce qui le sauvegardait des incivilités comme un poisson des martins-pêcheurs.

C’était l’heure exacte où l’automne ne regarde pas encore l’horloge de l’hiver. L’heure qui porte le dernier souffle de la beauté du soir; et l’eau scintillait, décrivait dans ses reflets les dernières étoiles que l’incommensurable bêtise des hommes ne tarderait pas à effacer, écume crayeuse sur un tableau noir, propreté avisée préparant un nouveau cours de morale hygiénique à répandre. Pour regagner la ville, je traversais des villages endormis, des places désertes et de nombreuses fontaines ornées d’un panonceau : eau non potable . Je longeais des hectomètres de champs de maïs aspergés par des rampes chenillantes, dans les faubourgs on arrosait avec de petites lances des jardinières placées, hors de portée des passants – ces vandales -, sur des candélabres, puis ce furent les odeurs des produits nettoyants, des gaz d’échappement, des fritures évadées des restaurants, des climatiseurs, des haleines putrides de buveurs invétérés, les particules d’amiante, les cancers de saints en ribote, de péteurs cancéreux, de produits fallacieux, la puanteur des panneaux publicitaires, les miasmes adipeux des faux culs, et cette irrespirable atmosphère du mensonge que les arrivistes prennent pour du parfum.

La nuit était tombée quand je revins chez moi. Je remplis une casserole de cette eau distinguée qu’offrent les robinets, en ville. Je la mis à chauffer. Quand elle arriva à ébullition, j’y plongeai des gnocchis. Ils remontèrent rapidement à la surface, ils étaient cuits. Je les versai alors rapidement dans la grande passoire en plastique, puis les jetai dans mon assiette. J’avais dû méjuger le temps de cuisson, car ils s’amalgamèrent en formant un ensemble bizarre, non dénué d’une certaine beauté intrinsèque, toute en courbes et rondeurs.

Comme l’aurait été une ondine, nageant dans l’eau du gave.

AK

15 10 11

Au fil tranchant de l’eau (1ère partie)

Le filet d’eau qui coulait dans le gave était aussi fluet que mon compte en banque. Quels gros poissons avaient donc bu toute cette eau limpide, claire, pour ne laisser ainsi que des pierres à nu ?

Ainsi, me suis-je décidé à aller me balader le long des berges, par une de ces journées d’automne qui filent comme des indiens en canoë sur les jours raccourcis. Quelques temps auparavant, sans doute, des nuées de petits Poucet avaient semé les cailloux de la soif sur le sentier riverain, et les atterrissements où ils avaient campé restaient secs, arides, malgré leurs jamborees. L’eau ne coulait plus, elle écrivait entre les galets ronds son désir de se délier, de partir, de s’envoler avec les grues et les palombes, formant d’épaisses nébulosités dont l’homme serait absent.

L’eau en avait assez d’être galvaudée par les habitudes humaines, mélangée deux fois par jour à des savonnettes, des shampooings, des bains moussants, en avait assez l’eau de couler dans les tuyaux puants des égouts de la ville, de savoir naufragé celui qui ne se lavait pas deux fois par jour, le savoir pestiféré. L’eau chauffée paraissait être le parangon de la bonne santé, de l’évitement des maladies incurables, et l’hygiène corporelle à outrance posait son dogmatisme spirituel. Un homme lessivé serait plus apte à diriger une nation qu’un homme en sueur ; telle était la logique que ne supportait plus l’eau. L’eau aime fôlatrer, non se vivre saumâtre, et le flux incessant des robinets ouverts en quasi permanence l’englue dans des bassins putrides. Certes, des hommes la régénèrent, recueillent et séparent la boue et la rendent potable. Potable. Est-ce suffisant pour l’eau, d’être potable ? Comme un amant répondrait à sa maîtresse, qui lui demanderait comment il la trouve, alors qu’ elle s’est mise en quatre pour lui faire plaisir. potable, oui, je te trouve potable. Et lui, avec sa bedaine outrancière et ses yeux de poisson rouge qui a bu l’eau du bocal, comment sa compagne la trouve-t-elle, la fiole du gars ? Imbuvable.

Curieusement, alors que je cheminais sur une rive, l’autre m’attirait. Sans doute était-ce la perspective des bouleaux, des saules et des peupliers d’Italie que les mains fermes de manoeuvres agricoles avaient plantées jadis, ou le talus escarpé qui descendait à angle droit rencreusé sur le lit asséché du gave, je ne sais. Mais tant de couleurs baignaient ces feuillus et tant de colère sèche des eaux dans le dessin de ce talus escarpé que je finis par remonter mon pantalon jusqu’au-dessus des genoux pour traverser à guet le cours d’eau, large d’une cinquantaine de mètres à cet endroit. Le niveau de l’eau était si bas qu’on eût pu le franchir en chaussures de ville. Un peu comme on traverserait en diagonale le delta du Colorado pendant qu’un mariage se fête à Las Vegas. Je nouais les lacets entre eux et mis la paire de chaussures autour du cou, après avoir fourré mes chaussettes dans les poches de mon falzar retroussé. L’eau caressa de sa fraîcheur mes pieds nus et neufs à ce contact. Un dialogue étrange s’instaura entre mes chevilles humides et la pénurie ambiante. Pénurie d’eau limpide, claire, folâtrant entre mes jambes, pénurie de sensations simples et vertigineuses, comme l’étaient jadis ces groupes de jeunes villageois se baignant dans le gave, des gosses érigeant des barrages de gros galets, cimentés de bouses de vaches, pendant que les plus grands, costauds, amoncelaient les pierres en de petits plongeoirs, pour épater les filles, roses écrevisses, minaudantes mais prêtes comme ces hommes à plonger dans la vie immédiate de l’eau frémissante, tempérée et charnelle.

Potable. L’eau était à prendre d’assaut, d’un saut, d’un plongeon. A caresser de deux mains circonspectes, fouaillant les contours d’un énorme caillou où somnolaient les truites, les cabots, poissons que les gamins épiaient du matin au soir, gamins sans classes sociales, sans autres limites que leurs vagabondages contrebandiers de petits campagnards. L’eau du gave ne raconte pas les drames, elle les écrit pour en conserver la mémoire des vivants et des morts. L’eau du gave ne conserve aucune autre mémoire que celle des gens qui la racontent en la regardant couler vers le pays Basque, ce qui est une belle perspective, quand à l’automne les peupliers les bouleaux et les saules pleureurs décorent la garrigue et que les indiens en canoë descendent vers l’océan, cet autre bord des Amériques.

A suivre

AK

15 10 2011

les mardis de la poésie : ombre et nègre

Ombre :

Ce soir, j’épouserai mon ombre

Dans la flamme

Ardente et femme

Dans la lumière de mon sexe

Elle sera tendue, longue et triste

En son carnaval de pacotille

Mais en sa pleine enveloppe

Mon corps sera à elle

A la salive de ce baiser offert

Pour un dernier voyage

Elle sera là, vêtue de deuil

Et d’avenir, nourrie de larmes

De gâteaux et de miel

Collante comme une mouche

Elle posera son empreinte noire

Sur mes dents déchaussées

Alors je la mordrai

Avec mes maudissures

Elle aura beau crier

Personne ne l’entendra

Les ombres suivent

Mais ne parlent pas.

AK

la rue du nègre

C’était une rue droite et je marchais debout

Attention aux rampes et aux garde-fous

Quand au bout de mon souffle les lumières

Ont tiré le signal d’alarme, dans ma bouche

Le goût amer des alcools comme les rivières

Remontent le courant des gosiers un peu louches

J’ai senti cette balle me traverser le corps

Mais j’étais déjà dehors, pas encore mort,

J’étais en fuite, en plein transport,

Je marchais debout la rampe était tordue

Les fous gardaient les gardes je riais j’étais nu,

Jamais ils n’oublieraient le goût amer

Ni les balles en ricochets sur la rivière

Quand j’ai plongé dans l’eau glacée je riais

J’étais nu, noir et profond comme la nuit:  j’existais.

AK

10 07 2019

la vie des gens : Petit Jean

Etait-ce dans une rue de Bratislava, sous un porche de la rue Cognacq Jay, ou bien sur la place d’un village des Pyrénées, il l’avait oublié, mais quand il poussa la porte de l’auberge, et que tous les fumets venus de la cuisine, le bourdonnement des voix dans l’espace chaud et bondé, la croupe et la poitrine des serveuses qui caracolaient au milieu des tables, sous la musique assourdissante et le regard pittoresque des hommes excités, il sut, le petit Jean, qu’il avait enfin trouvé le lieu idéal, l’endroit où son bonheur bâtirait ses murs de guimauve. Il ne voyagerait plus. Là était son pays : bruyant, gracile, nerveux et sentant la fricassée de lapin et l’herbe sauvage des piémonts évanescents.

Son parcours, jusqu’au déboulé de ce soir-là, avait été une succession de chances et de ratés, qu’il se mit à nous raconter, une fois que François l’eut invité à s’asseoir à notre table. Et Dieu sait que le gaillard s’avéra bavard. Son aventure avait réellement débuté, commença-t-il, quand ses parents l’oublièrent sur une aire d’autoroute, en Slovénie. Yves, son père, avait mal digéré de devoir payer, en plus du prix de l’autoroute, une taxe obligatoire pour tous les véhicules étrangers l’empruntant, et dont il s’était acquitté en franchissant ce matin là la frontière tchèque, ou autrichienne, ou les deux en un seul jour. Ce sont toujours les mêmes qui paient, râlait-il, soutenu dans son discours par sa femme, Josiane, qui tricotait en silence une belle veste en laine des Shetland sur le siège avant droit, cliquetant avec frénésie pendant qu’il appuyait sur le champignon pour passer sa colère. Omnubilés l’un comme l’autre par le plein d’essence qui vidait leur porte-monnaie, le couple oublia l’enfant qui, durant ce temps, chaussé d’un bonnet rouge, hélait les camions en riant, juché sur un bidon, ceux-ci lui répondant à grands coups de klaxons tonitruants.

Ce n’est qu’à la frontière hongroise, où ils devaient de nouveau s’acquitter d’une taxe de circulation, que les parents du petit Jean s’aperçurent qu’ils l’avaient perdu. Heureusement, Bratislava compte un château et une multitude d’HLM staliniens où un enfant saura toujours trouver refuge, pour peu qu’il ait des rudiments de langue anglaise et quelques euros en poche. Ainsi débutèrent quinze ans d’errance. Cependant, il est vrai que l’homme que nous avions devant nous en paraissait le double, à l’image d’un Khodorovski, crâne dégarni, visage sillonné de rides profondes sous la crevure des yeux, aux commissariats des lèvres, le sourire clouté de quelques fausses dents internationales, bref l’archétype du quinquagénaire qui aurait abusé de sirop Typhon sous la rose des vents sibériens. Cependant, sa voix sonnait claire et son regard avait la vivacité d’un gypaète barbu voire d’un milan royal glabre. Et puis, il avait surtout sa carte d’adhérent au PSG (ce qui lui offrait l’accès à la tribune des braillards). Datée, certes, mais encore valable dans la confrérie.

En milieu de soirée, néanmoins et bien que bons joueurs, ses récits nous avaient tous saoulés. François se blessa en levant le coude et Yves s’offrit à mieux renseigner les fumeurs sur l’usage de la cigarette électronique, en vente libre sur les zones aéroportuaires de la pensée vaporeuse. Un inventaire rapide des escales, des anecdotes, des topographies de la route et la lecture sommaire de Kerouac et Mac Carthy, le timbre mal léché des pionniers de la langue de bois, et surtout et avant tout cette façon tonitruante de s’exhiber tout en chuchotant je ne fais que passer, je viens de Bratislava, je passe à la radio, entrée rue Cognacq Jay, pas très loin de la rue Eugène Poubelle, encore un préfet oublié dont tout le monde connaît le nom, à l’instar de Chandelle. Je suis un peu plus grand qu’un zouave, vous me reconnaîtrez en passant le pont. Paris est la ville des nains et ses princes sont tous provinciaux. Josiane demanda l’heure à Yves son mari, c’est fou comme le temps passe, si nous faisions une petite virée à Bratislava, il paraît qu’il y a un château, là-bas, comme à Prague et Buda, il y en aurait même un à Pau (rires), est-il à prendre, Josy ? Petit Jean, Travolta des sous-bois, indien aux tatouages signalétiques des sentiers partis en guerres vacancières, bison futé, futaie buissonnière du laisser aller, valse gaie de la longue marche des peuples couverts de plaies, petit Jean, cache-toi vite sous la voie ferrée, la voix lactée des étoiles brille au-dessus des nuages, d’une permanence sans loyer, d’un horizon sans frondaisons saisonnières, juste au-dessus des bérets que ce peuple intelligent et parfois même pas trop con, porte sur sa destinée tout à la fois pour s’émanciper et se faire oublier. Allo, Cognacq Jay, vous m’entendez  ?

AK 

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